Voir le film

"O Secreto Agente", traduction de l’exploitation brésilienne du pastiche "Le Magnifique" avec Belmondo, s’impose comme un titre trompeur. Mais ce sont bien l’exploitation et les faux-semblants qui sont au cœur de "L’Agent secret". Des fausses pistes, comme tous les secrets qui peuplent le film, pour mieux en dévoiler progressivement les vérités. Un secret que doit couvrir Marcelo concernant sa position politique et sa résistance face au pouvoir en place. Sa tête, à lui, est secrètement mise à prix. Secrets d’État, mais aussi portraits multiples : celui d’un pays, de ses citoyens, de ses étrangers, et celui d’une famille dont l’intimité est perpétuellement menacée jusqu’à la mise à mort — la mère ayant été une première victime collatérale.


Le film tient beaucoup au jeu retenu de Wagner Moura (Marcelo/Armando) : héros intellectuel moderne, corps étranger persécuté, pourtant obstiné et révolté, dont le destin le condamne à la fuite, à la clandestinité, à l’adoption d’une autre identité — lui-même engagé dans une quête intime, tentant de comprendre qui était sa mère. Effacement progressif, jusqu’à l’extinction, qui nous sidère, lors d’une audacieuse coupure de montage par une archive de coupure de journal sur l’écran d’un ordinateur, annonçant son assassinat en pleine rue.


La force de "L’Agent secret" tient à son fonctionnement par grandes scènes : chacune impressionne par sa virtuosité interne, presque autonome, tout en trouvant sa pleine puissance dans le montage, une articulation faite de contrecoups successifs qui guident progressivement le spectateur et éclaircissent le récit, malgré de nombreux états de sidération et d’incompréhension. Kleber Mendonça Filho troue volontairement son récit pour nous perturber, mais jamais pour nous perdre. Il réussit sur deux tableaux : le film comme métaphore politique — les dissidents doivent se cacher, sont traqués et exécutés, la corruption est omniprésente) et le film comme portrait intime, inscrit dans une portée historique et réaliste, à travers une famille prise dans un engrenage fatal — car celui qui regarde autrement sera traqué puis éliminé par la dictature. Mendonça amplifie chaque mouvement, chaque piste et chaque rebondissement avec une maîtrise et une intelligence remarquables, dans une construction narrative vertigineuse, faite de bonds en avant, à l’image des grandes fresques du cinéma.


Sa réussite tient à sa puissance cinématographique, à sa mise en tension constante, par sa mise en scène toujours en mouvement dans Recife — on reconnaît les grands cinéastes à leur manière de filmer leur ville de prédilection différemment, film après film, malgré la répétition d’un même territoire — dans toute sa filmographie à l’exception de "Bacurau". Dans sa forme, "L’Agent secret" est un film d’une générosité extrême et foisonnante, usant pleinement de toutes ses ressources et de ses filiations hollywoodiennes. Thriller, certes, mais surtout expérience sensorielle où l’on frissonne de beauté et d’intelligence tant Kleber Mendonça Filho touche au sublime. Cette portée réaliste et sensuelle naît aussi de ses portraits et de ses interprètes : un casting somptueux, des visages d’une grande beauté inoubliable. S’il convoque Hollywood directement ("Les Dents de la mer", "L’Exorciste") et indirectement ("La Mort aux trousses", le thriller politique des années 1970), le film mêle tous les genres, jusqu’à la série Z, faite de bouts de ficelle volontairement visibles, sans jamais perdre sa charge politique.


Célébration du médium cinématographique, les films renversent et traumatisent — en témoignent cette femme quittant la salle « possédée », ces spectateurs déchaînés qui crient. Ce ne sont pas seulement les fantômes du passé qui sont convoqués (comme dans "Portraits fantômes", son précédent documentaire), mais bien nous, spectateurs d’aujourd’hui, et nos propres souvenirs que nous continuons de projeter — ou de voir projetés. On pourrait rapprocher Mendonça de Paul Thomas Anderson : même désir de raviver une flamme du passé, de transporter le grand public dans de vastes mouvements choraux, peuplés de personnages multiples, pour dresser un état global de leur pays — somme toute plus frontal et tranchant chez Mendonça.


C’est le bond en avant vers notre époque qui permet à Mendonça de clore son film sur un nouveau vertige émotionnel. Il n’y a pas de réponses — elles sont déjà inscrites dans l’Histoire, dans le sang du Brésil. Ce n’est pas un hasard si la troisième partie s’intitule "Transplantation de sang", ni si le centre où travaille Fernando, le fils — joué par Wagner Mura —, est installé dans un ancien cinéma, lieu hanté par le passé, tout comme nous, spectateurs, déjà hantés par la mémoire du film, sans avoir pleinement eu le temps de faire corps avec l’œuvre foisonnante, passionnante et bouleversante à laquelle nous venons d’assister. Il y a des films qui nous hantent, et L’Agent secret laisse indéniablement cette trace.

Zimmerr
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2025

Créée

le 3 janv. 2026

Critique lue 13 fois

Zimmerr

Écrit par

Critique lue 13 fois

D'autres avis sur L'Agent secret

L'Agent secret

L'Agent secret

8

Plume231

le 18 déc. 2025

Suivre

Danse avec les requins !

Avec L’Agent secret, Kleber Mendonça Filho — avec lequel je fais connaissance et qui fait maintenant partie de mes réalisateurs à explorer et à suivre — signe un film qui prend explicitement le parti...

L'Agent secret

L'Agent secret

3

Tonio-Marseille

le 28 nov. 2025

Suivre

Une vraie torture

J'ai trouvé le film beaucoup trop long,Pour moi ça participe au problème de ces films acclamés en Festival alors qu'ils sont longuement ennuyeux. Faut faire attention parce qu'à force, une partie du...

L'Agent secret

L'Agent secret

5

Mr_Purple

le 26 mai 2025

Suivre

Recife ne répond plus

La lenteur narrative de L’agent secret permet d’amonceler, dans les interstices de sa mince intrigue policière, une suite de détours narratifs, de détails, de dialogues périphériques qui finissent...

Du même critique

Steve Jobs

Steve Jobs

1

Zimmerr

le 20 janv. 2016

Suivre

Critique de Steve Jobs par Zimmerr

Noté avec un macbook

L’Engloutie

L’Engloutie

5

Zimmerr

le 5 janv. 2026

Suivre

STALACTITE

Beau film d’atmosphère, grâce à une image soignée qui contribue largement à son identité, L’Engloutie magnifie les paysages naturels et enneigés qu’habitent ses personnages enclavés. Louise Hémon, de...