Écrivons le d'emblée, un film magistral, un film stimulant, un film qui donne à réfléchir sur une époque brésilienne pas si lointaine contrairement à celui de W.Salles qui se limitait à l'illustrer, mais un film qui amène aussi à se poser la question de la création, cinématographique dans le cas présent.
Le film s'ouvre sur des images d'archives renvoyant au Brésil du début du XXème siècle. La question des sources historiques de "l'agent secret" est posée dès ce prologue. Nous n'en deviendrons conscients que beaucoup plus tard.
Sinon, trois époques sont convoquées dans ce film construit formellement en trois parties, ce qui ne saurait signifier que chaque partie correspond à une époque. Beaucoup plus subtil que cela, les trois époques seront sollicitées sans volonté chronologique, dans une imbrication a priori énigmatique, cet a priori sera néanmoins levé.
La première concerne les années 1977/78, époque de l'intrigue à proprement parler. Marcelo/Armando est un réfugié politique (?) brésilien, veuf, qui vient chercher son fils, mais aussi refuge dans sa ville natale de Recife. Au risque de spoiler quelque peu le film, il n'est pas agent secret, il n'est pas davantage un opposant politique, il travaille d'ailleurs pour le ministère de l'intérieur, il est à la recherche d' informations sur sa mère qui n'a jamais eu d'état civil, encore cette recherche de sources historiques, et enfin, il craint pour sa vie. Il partage la vedette dans cette intrigue avec ... une jambe poilue (métaphore pour la police politique sous la dictature ) retrouvée dans la gueule d'un requin, laquelle ne cessera d'apparaitre chaque fois que cette époque sera considérée, à travers des scènes grotesques, ou des coupures de presse - encore et toujours la thématique des sources à la disposition du réalisateur. Le requin n'est pas en reste, le film "les dents de la mer" est omniprésent dans cette intrigue. Aucune possibilité de s'identifier au héros interprété par W.Moura, ruptures de rythme, de ton, dialogues parfois amusants, parfois graves, scènes de sexe incongrues, citations cinématographiques, transpositions, ruptures de genre, emprunt au diallo italien, gore, les tribulations d'Armando seront toujours maintenues à distance. "Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre" semble justifier le recours systématique à ces effets de distanciation. Kleber Mendonça Filho veut donc nous faire comprendre, mais quoi ? Les années sombres du Brésil, certainement, la dictature mais sous l'aspect social, la vie au Brésil sous la dictature, la société qui a permis à la dictature de se maintenir de 1964 à 1985, société traversée par les oppositions de classes thématisées dans le film, société composée de gentils, le réseau d'aide aux réfugiés, de personnes humbles mais si emplies d'humanité, à l'image de la belle famille du héros, et surtout des méchants à qui la part belle revient, les délinquants, les policiers toujours délinquants, les détenteurs de capitaux, ceux qui ont le pouvoir économique en lien avec le pouvoir dictatorial.
Deuxième époque, les années précédant la traque de notre héros et exposant les causes qui mènent à son assassinat documenté par une simple coupure de presse. Il n'y avait donc pas d'autre source disponible sur cet événement pourtant central dans le film, contrairement à celles qui auront permis de reconstituer une partie de sa vie ?
Ce n'est donc pas une opposition frontale avec la dictature qui causera la perte de notre héros, c'est une opposition personnelle avec un riche industriel et son fils, lesquels ne peuvent pas ne pas évoquer certaines dynasties jadis aux portes du pouvoir, aujourd'hui disposant aussi du pouvoir politique. Armando ne sera pas victime de la police, mais de tueurs à gages sous les ordres de cet industriel, ce que la dictature non seulement a permis, mais aussi encouragé.
Troisième époque, le Brésil aujourd'hui, à Sao Paulo et à Recife. Deux chercheuses exploitent des dizaines de bandes magnétiques consacrées à Armando. Ce sont ces sources qui constituent le soubassement de ce film. Quelle est leur origine ? Cet agent secret qui n'apparait jamais dans le film auquel il a pourtant donné le titre ? C' est au moins mon interprétation, qui place ce témoin inconnu sans lequel le film n'aurait jamais pu être réalisé, au centre non de l'intrigue mais du film, et qui place les sources historiques de ce film au centre de la réflexion du réalisateur. Face à ces sources, deux attitudes illustrées par les deux chercheuses, l'une indifférente à leur exploitation, l'autre en quête d'une mémoire qui peut-être demeurera lacunaire, on pense à l'échec relatif à l'existence de la mère d' Armando, mais aura pourtant été le prélude à l'objectif poursuivi par Kleber Mendonça Filho.
Humble travail de l'historien engagé, reconstitution parcellaire d'un passé si proche, mise en abîme du travail du réalisateur au service de l' objectif didactique poursuivi, exorciser les démons brésiliens au service d'un "plus jamais ça", surtout film magistral et peut-être salvateur comme aura pu l'être "les dents de la mer" pour le fils d'Armando dans son enfance, dans les années 1977/78 !