Il faut déjà commencer par évoquer ce qui saute aux yeux dès l’entame du film, avant sa magnifique photographie très chaude, avant même sa grande scène de la station essence : Le charme immédiatement irrésistible de beau gosse absolu qu’est Wagner Moura. Je n’ai pas vu la série Narcos donc je ne connaissais pas cet acteur. Il en impose.
Dans le Brésil de 1977, alors en pleine dictature militaire, Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où il espère construire une nouvelle vie et renouer avec sa famille. On comprend petit à petit que Marcelo est un réfugié politique, connu sous le nom d’Armando. Qu’il était jadis professeur d’université et activiste. Que sa femme s’est faite tuer – même s’il dit à son fils qu’une pneumonie l’a emportée. Il va réintégrer la vie de Recife. Travailler notamment dans cet étrange centre d’archivage qui fait aussi office de commissariat, avant d’apprendre qu’il est toujours menacé de mort et traqué par des tueurs à gages.
Or le film arbore le charme vintage du Brésil des seventies. La coccinelle jaune, les cabines téléphoniques, l’ambiance carnavalesque. Il y a un appétit cosmétique qui m’a un peu dérangé au début. Mais finalement cette reconstitution m’a semblé assez légère, jamais outrancière. Mais suffisamment matérielle, charnelle, pour qu’on ait cette sensation de naviguer dans le Recife des années 70. Si le film agit autant dans la continuité des Bruits de Recife que de Bacurau, il évoque en partie surtout un court, Vinil verde (2004) qui faisait office de roman-photo kafkaien. Le quotidien y était déjà dynamité par la couleur, en l’occurrence le vert fluo. La couleur du vertige dans L’agent secret sera le jaune. Le récit se fragmente, la forme explose de partout. Le film d’espionnage côtoie le thriller horrifique aux relents de western noir.
C’est le film le plus romanesque de Kleber Mendonça Filho. Mais c’est paradoxalement un film très désinvolte malgré sa trame chargée et labyrinthique. Désinvolte par sa structure, sa faculté à sauter d’un genre à l’autre, ses nombreux creux aussi ou plutôt de nombreuses scènes anodines, visant à apprivoiser la quotidienneté de cette époque qui serait celle de l’enfance du réalisateur.
C’est peut-être le film le plus masculin de Kleber Mendonça Filho. Wagner Moura y sera de chaque plan, comme l’était Sonia Braga dans Aquarius. Et pourtant, un virage éminemment féminin va opérer de façon inattendue. C’est la grande idée du film, celle que j’ai le moins senti venir, disons : le surgissement de notre époque, au moyen de deux jeunes femmes, deux universitaires, qui écoutent des enregistrements numérisés de l’époque que l’on suit.
En creux, le film dessine le portrait d’un pays dans le déni de sa propre dictature. Si l’on a amnistié les tortionnaires du régime on a aussi oublié les victimes de ce même régime. C’est un grand film sur la dictature brésilienne, qui fait des ponts (un peu comme le Notre salut, d’Emmanuel Marre) avec notre époque. Bolsonaro en ligne de mire, bien entendu. Les signes apocalyptiques s’insinuent dans les détails, le récit fou de cette jambe poilue tueuse, cette tâche de sang sur la chemise d’un policier, cet étrange chat à deux têtes, un Udo Kier maculé de cicatrices. C’est un film traversé par la vie – et une envie de cinéma – mais un film qui sent la mort.
Bien entendu il y a la mort d’Armando, que l’on redoute, mais que l’on attend : la scène inaugurale (avec ce cadavre anonyme de la station essence, à la fois visible et invisibilisé) n’est rien d’autre que sa mort annoncée. Cette mort viendra mais sur une diversion magnifique : une photo d’archives sur la une d’un journal. Mendonça Filho nous enlève ce qui serait le climax de tout film d’espionnage. Et pourtant, c’est fort, émouvant, quand elle survient, après une scène d’une grande violence, aussi géniale qu’absurde.
La fin est superbe. Elle se joue de nos jours, avec cette jeune journaliste. Dans un ancien cinéma (il a sa place dans le film, ne serait-ce que dans l’évocation des Dents de la mer, mais aussi parce que le grand-père maternel du fils de Marcelo est projectionniste) transformé en centre de transfusion sanguine. Cette fin est géniale et pas seulement parce que le fils est incarné par Moura, mais parce qu’il finit par avouer à la jeune femme qu’elle connaît probablement plus son propre père que lui. L’idée de la transfusion du sang est forte : Marcelo vit finalement moins à travers son fils désintéressé (il n’a pas du tout hérité de l’engagement politique de son père) que par l’intermédiaire d’une universitaire passionnée.