Je ne sais pas exactement ce qui est le plus fort et le plus révoltant lorsque l’on regarde L’Amour Violé de Yannick Bellon réalisé en 1979 . Il y-a bien sûr cette histoire malheureusement trop ordinaire d’un viol collectif que la réalisatrice traite avec force et intelligence, mais il y-a surtout ce sentiment étouffant que le film pourrait sortir tel quel aujourd’hui tant il n’a pas pris une ride et que finalement rien n’a vraiment changé. Alors bien sûr le film ferait face en ces jours étranges à une vague de haine virtuel par une horde de virilistes crétins plus fragiles qu’une fillette dès l’instant qu’on les bouscule un peu; des mâles qui ne manqueraient pas de dénoncer le propos castrateur, woke et caricatural du film, mais le plus important n’est pas dans l’avis des cons. Le plus effrayant c’est quand même de constater que 45 ans après ce bouleversant cri de rage et de désespoir on a pas vraiment avancé sur le sujet ni dans les mentalités.
L’Amour Violé raconte l’histoire de Nicole, une infirmière de 25 ans qui un soir est attaquée, battue et violée par quatre types qu’elle a eu la malchance de croiser dans un bar où elle achetait des cigarettes. Commence alors pour elle un éprouvant parcours de reconstruction surtout lorsque, contre l’avis de presque tous, elle décide de porter plainte.
L’Amour Violé est un film dur et un véritable acte militant qui semble avoir 45 ans d’avance sur des discours qui raisonnent toujours avec autant de force comme si on ne les avait toujours pas entendus depuis près d’un demi-siècle. Le film de Yannick Bellon met déjà en scène une séquence de viol d’une tétanisante et froide cruauté dans laquelle l’abjecte puérilité de quatre types sûrs de leur supériorité physique de meute contraste avec la profonde détresse de cette femme réduite à un simple objet de plaisirs, de cruauté gratuite et de violence. Mais ce qui va faire toute la force de L’Amour Violé c’est que finalement cette scène sera “presque” moins difficile que tout ce qui va suivre. Car les personnes brisées ne se reconstruisent pas comme par magie et les blessures quand bien même les plaies béantes se referment toujours restent longtemps douloureuses au toucher. Cette jeune femme va devoir se confronter au regard et aux jugements des autres, aux examens médicaux, au rejet physique de l’autre ne supportant plus certains gestes mêmes délicats et amoureux. Un viol ce n’est pas un mauvais moment à passer et à oublier comme on le suggérera parfois à cette jeune femme c’est toute une vie à reconstruire et tout un rapport au sexe, au corps, aux hommes et au désirs à rapprivoiser. Dès lors et plus encore lorsqu’elle décide de porter plainte en préférant l’idée de justice à celle de vengeance cette jeune femme va devoir supporter toute la sinistre et immonde logorrhée que l’on entends depuis toujours et que malheureusement l’on entend encore beaucoup trop souvent. “Vous ne l’avez pas un peu cherché” - “Vous n’étiez pas un peu consentante avec vos sourires de séductrices” - “Rohh ça va vous n’êtes pas morte et vous n’êtes pas la première ni la dernière” - “ Quelle idée de se balader toute seule le soir” - “Ca va changer quoi de porter plainte ? “ - “ Il y-a des choses qui doivent rester privées et intimes” - “La frontière entre consentement et non consentement est faible parfois” … j’en passe d’autres et des plus dégueulasses encore. Et ces beaux discours rances qui donnent envie de gerber sont servis comme autant de crachats à la face de la victime non seulement par les agresseurs eux mêmes mais aussi par leurs proches, son petit ami, sa propre mère ou une avocate. Le film montre à quel point briser le silence est un combat dans lequel les coups les plus bas et les plus abjectes sont permanents. Car au risque de mettre en PLS de nombreux hommes qui refusent de voir la réalité en face il existe toute une culture (pas forcément du viol) mais d’infériorisation de la femme au sein d’une société phallocrate et patriarcale que Yannick Bellon ne se gênes pas de dénoncer en cette fin des années 70.
Car dénoncer le viol et ses conséquences dans une société qui refuse encore de le condamner systématiquement avec force est une chose, mais en dessiner les contours idéologiques ancrés dans les mœurs et la morale est assez couillu pour l’époque. Par petites touches Yannick Bellon montre comment depuis le plus jeune âge on condamne et on conditionne les petites filles à certains rôles et au service des hommes comme lorsque Nicole et son amie regardent une exposition de dessins d’enfants qui montrent ce que font papa (travail, loisirs, lecture, pétanque, télévision) et maman ( vaisselle, aspirateur, cuisine, ménage) le dimanche ou qu’une mère se désespère que sa fille n’aime ni la dinette, ni les poupées qui la prépare à être une bonne épouse préférant le football et la castagne. Dans une autre séquence de cours de récréation, une gamine voudrait jouer au gangster avant que les garçons ne la cantonne au rôle de caissière et d'otage. Yannick Bellon serait peut être aujourd’hui taxée d’être une “Sale Conne” tant son féminisme est militant et percutant. Elle dénonce le virilisme des casernes militaires, elle accroche des posters de filles à poils aux murs des commissariats, elle montre la sexualisation et la marchandisation du corps féminin dans les vitrines, elle accuse les frotteurs du métro et les harceleurs de rues, elle pointe du doigt le manque de compassion envers les victimes… bref elle fait le boulot et le brûlot. Car derrière tout ce conditionnement à devenir une bonne femme bien docile au foyer plane une séries de reproches qui seront souvent fait au personnage de Nicole : " Pourquoi étiez vous dehors ?" , "Pourquoi étiez vous en jupe ?" , "Pourquoi trainiez vous dans un bar ?" Pourquoi étiez vous simplement libre au lieu d'être en cuisine en attendant que votre compagnon ne rentre.
L’Amour Violé n’est pas qu’un film militant, intelligent et percutant, c’est aussi un magnifique portrait de combattante interprété par Nathalie Nell qui est absolument magnifique de bout en bout, le personnage fait face à toutes les attaques avec force, pertinence, dignité et répondant. Globalement l’interprétation n’est pas toujours le point fort du film avec quelques échanges de dialogues un peu mécaniques mais Nathalie Nell est elle tout simplement parfaite et souvent bouleversante d’un simple silence, d’un doux sourire triste ou d’un regard empli de larmes qui vous terrasse d’émotions. La comédienne fait preuve de force et de fragilité permettant d’exprimer toutes les contradictions et les blessures de son personnage. Niveau casting on retrouve aussi Pierre Arditi assez génial en mâle déconstruit avant l’heure et visage presque rassurant sur le fait que tout n’est pas perdu chez l’homme, Alain Foures qui incarne le petit ami de Nicole et dont le cheminement intellectuel face au viol de sa petite amie est suffisamment complexe et rempli de contradiction pour être intéressant, Michèle Simonnet peu connue mais très juste dans le rôle de l’amie de Nicole et Daniel Auteuil qui incarne ici l’un des voyous et violeurs de Nicole. A part une chanson assez sirupeuse en guise de générique de début et de fin , le film n’a quasiment aucune fausse note, il faut dire aussi que la puissance de la dénonciation balaye un peu tout sur son passage. Les dialogues frappent juste et fort la démonstration est assez implacable et petite cerise sur le gâteau le film un très bel hommage au talent de synthèse et de dessinateur du génial Reiser.
45 ans après sa sortie L’Amour Violé révèle que tout est toujours tristement pareil, un viol a lieue toutes les deux minutes trente en France et 86% des plaintes sont classées sans suite. Ça fait un sacré paquet de Nicole qui ont dû subir comme le personnage les mêmes pressions idéologiques, les mêmes discours qui transforment les victimes en suspectes, les mêmes interrogatoires suspicieux et les mêmes rhétoriques immondes de dédramatisation de la violence subie. Il faut libérer la parole certes mais il faut surtout déboucher au destop les oreilles, les cœurs et les esprits obstrués car ça fait plus d’un demi siècle que des artistes et militantes le disent, les femmes ne sont pas des objets qui doivent satisfaire des porcs incapables de penser autrement qu’avec leurs queues. Le combat je l'espère n'est pas perdu mais visiblement beaucoup trop d'hommes encore n'ont pas un cœur assez puissant pour irriguer à la fois leur cerveau et leur bite.