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le 1 sept. 2021
SuivreAh, non, j'ai déjà donné
D'avoir lu récemment une excellente critique sur Jo m'a donné envie de revoir un film de Jean Girault. Ne voulant pas être influencé, "Jo" sera pour une autre fois, j'ai donc choisi "l'année...
Réalisé par Jean Girault — surtout connu pour les comédies populaires avec Louis de Funès comme Le Gendarme de Saint-Tropez ou Jo — le film souffre d’un vrai problème de ton. Girault était un artisan efficace du rythme burlesque, du gag visuel et du comique de situation, mais beaucoup moins à l’aise avec les atmosphères mélancoliques ou les personnages vieillissants. Or ici, tout repose justement sur ça : la fatigue d’un vieux truand qui traverse une époque qui n’est plus la sienne. Le cinéaste semble parfois hésiter entre la farce, le polar et la méditation sur le vieillissement. Résultat : le film paraît décousu, presque flottant.
Le scénario de Jacques Vilfrid — grand dialoguiste populaire qui avait travaillé avec de Funès, Fernandel ou Bourvil — tente de construire un choc entre deux Frances : celle des “anciens”, incarnée par Gabin, et celle des années 70, plus désinvolte, plus nerveuse, plus moderne. Mais cette opposition reste théorique. Le film juxtapose les générations plus qu’il ne les confronte réellement. On sent l’idée d’un vieux code d’honneur à la Gabin face à un monde devenu grotesque, internationalisé, désordonné… mais tout cela reste superficiel. Le détournement d’avion, les passages en Italie, les pirates de l’air : ça ressemble parfois à une mauvaise bande dessinée des années 70.
Et pourtant, malgré ces défauts, certains dialogues sauvent des scènes entières. Gabin garde cette diction extraordinaire, cette manière de poser une phrase comme un couperet. Même immobile, même ralenti par l’âge, il impose encore quelque chose d’unique. Le cinéma français avait rarement produit une présence aussi massive. Dans ses grands films — Le Pacha, Touchez pas au grisbi, Le Quai des brumes — Gabin dominait l’écran par une autorité physique presque animale. Ici, cette force est devenue spectrale. Il bouge peu, parle lentement, mais chaque apparition rappelle ce qu’il a été. C’est presque émouvant malgré lui.
Le film est d’ailleurs historiquement important parce qu’il s’agit du dernier long-métrage de Gabin. Il mourra quelques mois après la sortie. Beaucoup de critiques de l’époque ont été déçus qu’un monument pareil termine sa carrière sur une œuvre mineure. On rêvait pour lui d’un dernier grand polar à la Lautner ou d’un drame crépusculaire digne de Sautet. Au lieu de ça, il termine dans une comédie policière un peu poussive. Mais avec le recul, cette maladresse donne aussi au film une certaine tristesse documentaire : on voit un monstre sacré s’éteindre doucement.
Face à lui, Jean-Claude Brialy est effectivement plus intéressant qu’on ne le dit souvent. Brialy venait de la Nouvelle Vague, de Le Beau Serge et des films de Rohmer ou Rivette. Il avait une élégance ironique, mondaine, très différente du naturalisme terrien de Gabin. Dans L'Année sainte, il semble parfois impressionné par son partenaire — et qui ne l’aurait pas été ? — mais cette retenue sert finalement son personnage. Brialy joue un homme plus moderne, plus ambigu, plus léger. Il apporte une mobilité que Gabin n’a plus physiquement. Leur duo représente presque deux époques du cinéma français qui se croisent sans vraiment se comprendre.
Quant à Danielle Darrieux, elle illumine littéralement le film dès qu’elle apparaît. Elle appartenait à une génération encore antérieure à celle de Gabin : une immense star dès les années 30, capable de traverser tous les styles, du mélodrame à la comédie musicale. Ce qui frappe chez elle dans les années 70, c’est la grâce intacte. Elle n’essaie jamais de paraître jeune, mais elle conserve une élégance et une intelligence de jeu exceptionnelles. Là où beaucoup d’actrices de son époque avaient disparu des écrans, Darrieux restait incroyablement moderne dans son jeu, presque aérienne.
Il y a aussi toute une galerie de seconds rôles familiers du cinéma populaire français : Jacques Marin, avec son éternelle bonhomie bureaucratique ; Chantal Nobel, encore au début de sa célébrité télévisuelle ; et plusieurs acteurs italiens parce qu’à l’époque les coproductions franco-italiennes étaient monnaie courante. Le cinéma populaire européen fonctionnait énormément sur ces mélanges de distributions pour rentabiliser les films à l’international.
La musique aussi est typique du milieu des années 70 : elle cherche un ton léger, presque aventureux, mais finit par accentuer le côté désuet du film. On est loin des partitions puissantes de Michel Magne ou des ambiances signées Serge Gainsbourg pour certains polars de Gabin. Ici, la bande originale accompagne plus qu’elle ne crée une atmosphère.
Il existe d’ailleurs une anecdote assez révélatrice : sur le tournage, toute l’équipe savait que Gabin était fatigué et malade. Les prises étaient aménagées pour lui éviter les efforts physiques. On construisait souvent les scènes autour de sa position assise ou de déplacements très courts. Jean Gabin restait extrêmement professionnel, mais les techniciens racontaient qu’il parlait moins qu’autrefois et observait beaucoup. Il donnait l’impression d’un homme déjà détaché du cinéma.
Et malgré tout, quand il entre dans le champ, l’œil va encore vers lui. C’est ça le mystère Gabin. Même affaibli, même dans un film moyen, il garde cette densité incroyable. Peu d’acteurs vieillissent ainsi à l’écran : on ne regarde plus seulement un personnage, on regarde toute l’histoire du cinéma français concentrée dans un visage fatigué.
C’est sans doute pour cela que le film reste regardable aujourd’hui malgré ses énormes défauts de scénario. Pas pour son intrigue absurde, ni pour sa mise en scène assez molle, mais parce qu’il capture involontairement la fin d’un géant.
Créée
le 17 mai 2026
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