C'est quoi ce bordel?L'Apollonide est une maison de tolérance très fréquentée en ce début de 20e Siècle.Les messieurs de la bonne société viennent s'y faire dégorger le poireau moyennant finances.On peut dire que Bertrand Bonello est l'auteur complet de son film,vu qu'il est ici réalisateur,scénariste,producteur et même musicien.Il est frappant de constater les similitudes de l'oeuvre avec la série télé "Maison close",qui plus est contemporaine du film puisqu'elle fut diffusée sur Canal+ de 2010 à 2013.Mais "L'Apollonide" va beaucoup plus loin que la série dans le sordide,le sexe et la nudité,censure télévisuelle oblige.Alors que l'action se déroule quasiment entièrement dans le bobinard,Bonello accomplit l'exploit de faire,au-delà de la description de la vie des prostituées de l'époque,un portrait de la société tout entière.Une société régie comme toujours par l'argent,dans laquelle ceux qui en ont exploitent comme de juste ceux qui en manquent.Mais le scénario a l'habileté de faire la part des choses et de ne pas juger les gens de cette période avec les critères actuels.Certes,les prostituées sont clairement dépeintes comme des victimes,ce qu'elles sont évidemment.Enfermées dans ce lupanar dont elles ne sortent presque jamais,mal payées,elles sont livrées aux fantasmes délirants de bourgeois qui profitent de leur supériorité économique pour satisfaire les extravagances qu'ils ne pourraient exiger de leurs épouses ou petites amies.Ces travailleuses du sexe sont les soutières d'une société de consommation qui évacue sur elles toute la fange qu'elle sécrète.Mais Bonello se garde de condamner totalement ce monde d'avant,et il a bien raison.Car la vérité est que la prostitution a toujours existé et qu'elle existe encore aujourd'hui,comme le montre la scène finale en forme d'éternel recommencement.Et il se pourrait que les conditions dans lesquelles elle s'exerce de nos jours soient pires que celles en vigueur en 1900.Le film décortique en effet de manière immersive l'existence de ces filles.Soumises à une discipline stricte,elles consacrent leurs soirées à enchaîner les passes avec des clients tordus qui peuvent éventuellement les agresser ou leur filer des maladies vénériennes.Mais en revanche,elles bénéficient d'avantages que n'ont pas les putes de maintenant.Nourries,logées,coiffées,visitées par un médecin,elles vivent dans une ambiance familiale et solidaire,leur patronne,elle-même ancienne hétaïre, et ses enfants se mélangeant tout naturellement à elles.Ce qui est bien montré également est l'acquiescement général à une hiérarchie sociale établie.Aux yeux de la société,ces filles n'existent pas,ne comptent pas,ce que mettent en lumière crument les déclarations d'un client qui,sans malice aucune,parle aux nanas d'un livre "anthropologique" qu'il a lu et qui explique que les putes ont une petite tête,et donc un petit cerveau,semblable à ceux des criminels.Le mec balance ça sans se préoccuper du mal qu'il peut faire aux filles,qui pour lui n'ont de toute façon ni intelligence ni sensibilité.Des êtres inférieurs par destination en somme.A côté de ça,la cohabitation entre les gonzesses et les michetons se passe plutôt bien.Entre deux saillies,tout le monde boit du champagne,fume de l'opium,joue aux cartes,discute de tout et de rien,ce qui permet aux recluses de percevoir l'écho lointain de la vie hors les murs.Des liens d'amitié peuvent même se nouer,et il arrive qu'un homme épouse une catin.Le cinéaste explore avec acuité cet univers clos,s'appuyant sur des décors et des costumes de qualité qui restituent avec une exactitude maniaque ce monde disparu,saisi d'ailleurs à une période de basculement car le système des maisons closes,en cette année 1900,est en train de s'effacer.Utilisant des cadres étroits,il restitue l'enfermement à tendance claustrophobique qui enserre ces femmes et leurs rituels bien réglés qui,en plus de leur amitié et de leur solidarité,leur permettent de supporter cette vie déprimante.Bonello travaille aussi beaucoup sur les sons et emploie des musiques très variées.Ses compositions relèvent de plusieurs genres musicaux et il n'hésite pas à user d'anachronismes,comme quand il fait danser les filles sur le "Nights in white satin" des Moody Blues,ou lorsqu'il envoie le pêchu "Bad girl",de Lee Mooses,titre particulièrement indiqué,sur le générique de fin.Il est vrai que l'ensemble est un peu lent,un peu long,parfois trop elliptique et assez répétitif dans l'usage des flashbacks.Il a réuni un casting féminin comprenant beaucoup d'actrices en vue de la nouvelle génération,toutes impliquées à fond dans leurs personnages,qu'il s'agisse d'Hafsia Herzi,Céline Sallette,Adèle Haenel,Jasmine Trinca ou Esther Garrel,avec de surcroît Alice Barnole et Iliana Zabeth qui sont de vraies révélations.Noémie Lvovsky est parfaite en mère maquerelle,tandis que de fameux seconds rôles incarnent les clients,notamment Jacques Nolot,Louis-Do de Lencquesaing ou Xavier Beauvois.