Avec L’assassinat de Trotsky, Joseph Losey signe un drame historique austère et ambitieux, centré sur les derniers jours de Léon Trotsky au Mexique. Le film repose sur un trio d’acteurs exceptionnel : Richard Burton dans le rôle du révolutionnaire exilé, Alain Delon en Ramón Mercader (Frank Jackson), son assassin, et Romy Schneider dans un rôle clé autour du piège sentimental.
Une mise en scène cérébrale, presque clinique. Losey, cinéaste marqué par l’exil (victime du maccarthysme aux États-Unis), trouve dans le destin de Trotsky une résonance personnelle. Sa mise en scène privilégie la parole, l’analyse politique et la lente montée psychologique plutôt que le suspense dramatique. Les cadres sont rigoureux, souvent géométriques ; l’espace de la villa mexicaine devient une prison idéologique.
La photographie joue sur des contrastes lumineux forts, opposant la chaleur solaire du Mexique à la froideur intellectuelle des débats. Certaines séquences — notamment celles tournées dans la maison fortifiée de Trotsky — évoquent presque un théâtre filmé : plans fixes, longues tirades, découpage sobre.
Mais cette rigueur formelle vire parfois à la pesanteur. Le rythme souffre d’un montage trop étiré, notamment dans la séquence d’ouverture lors de la fête nationale ou celle de la corrida, qui, bien que plastiquement réussies, diluent la tension dramatique. Le film adopte une temporalité didactique, presque pédagogique, au détriment du souffle tragique que le sujet aurait pu porter.
Le cœur du film demeure l’interprétation. Richard Burton compose un Trotsky monumental. Voix grave, diction shakespearienne, il donne au révolutionnaire une dimension quasi mythologique. Son jeu intériorisé, parfois hiératique, traduit l’usure d’un homme traqué mais intellectuellement intact. Beaucoup considèrent ce rôle comme l’un des plus aboutis de sa carrière tardive. Alain Delon, tout en retenue et en opacité, incarne Ramón Mercader avec une froideur méthodique. Son jeu minimaliste contraste avec l’ampleur de Burton : regards fixes, gestes précis, tension rentrée. Losey exploite parfaitement cette dualité. Romy Schneider apporte une humanité vibrante au récit. Son personnage devient le pivot émotionnel du drame, incarnant la manipulation affective au cœur du complot. On aurait pourtant souhaité davantage de confrontations directes entre ces trois pôles dramatiques. Le potentiel d’un duel Burton–Delon, tant intellectuel que psychologique, reste en partie sous-exploité.
Le film s’inscrit dans la veine politique du cinéma européen des années 1970, période marquée par une relecture critique des utopies révolutionnaires. Losey, déjà auteur de The Servant et Mr. Klein, s’intéressait aux rapports de pouvoir et aux mécanismes de domination — thématiques que l’on retrouve ici dans la manipulation idéologique orchestrée autour de Trotsky.
Le tournage fut international et complexe, reflet d’une coproduction européenne. Burton, à l’époque, traversait une période artistique contrastée mais livra ici une performance saluée pour sa profondeur. Delon, au sommet de sa popularité, cherchait à élargir son registre vers des rôles plus ambigus et politiques.
L’assassinat de Trotsky est un film intelligemment écrit, visuellement maîtrisé, porté par des acteurs exceptionnels. Il contient de très grands moments de cinéma, notamment dans ses scènes mexicaines où l’isolement du personnage principal prend une dimension presque métaphysique. Mais l’excès d’explication, la lenteur structurelle et certaines séquences trop longues affaiblissent l’intensité dramatique. Le film est plus analytique que tragique, plus discursif que viscéral. On admire, on respecte… mais l’émotion et la tension restent en deçà de ce que promettait un tel trio d’interprètes.
Un grand film intellectuel, peut-être, mais pas tout à fait le grand drame politique incandescent qu’il aurait pu être.