William Friedkin est un cinéaste de la zone grise. Chez lui, rien n’est jamais totalement noir ni totalement blanc : son cinéma avance dans le doute, l’inconfort moral et les contradictions humaines. L'Enfer du devoir ne fait pas exception. C’est même un film qui gagne à être revu tant sa complexité se dévoile avec le temps.
Le récit suit une opération de sauvetage de l’ambassade américaine au Yémen menée par les Marines, mission qui dégénère en bain de sang. Le colonel Terry Childers, accusé de crimes contre l’humanité, demande alors à son ami, le colonel Hayes Hodges, d’assurer sa défense. Un point de départ presque classique, que Friedkin utilise comme un terrain miné pour interroger l’armée américaine, la responsabilité morale et la violence institutionnelle.
Le film a souvent été attaqué pour une scène précise — impossible à évoquer sans spoiler. Pourtant, en le revoyant, on comprend que cette séquence constitue le cœur même du film. Elle trouble, dérange et refuse toute lecture confortable. Friedkin ne cherche pas à rassurer le spectateur : il l’oblige à regarder l’ambiguïté en face. Rien que pour cette audace, le film mérite d’être découvert.
Car derrière ce qui aurait pu n’être qu’un simple film de commande se cache un véritable regard de cinéaste. La mise en scène, sèche et tendue, transforme le récit judiciaire en réflexion morale empoisonnée. Guy Pearce, Samuel L. Jackson et Tommy Lee Jones livrent des performances remarquables. Seul le personnage incarné par Bruce Greenwood semble prisonnier d’une écriture plus caricaturale, sans doute concession nécessaire aux attentes du studio.
Ce n’est certainement pas le meilleur film de William Friedkin. Mais entre les mains d’un autre réalisateur, L'Enfer du devoir aurait probablement été un thriller militaire de plus, vite vu, vite oublié. Friedkin, lui, en fait une œuvre inconfortable, imparfaite, mais profondément habitée par le doute.