Dans L’Esquive, Kechiche fait se rencontrer deux langues : celle de Marivaux, classique, précieuse, vieille de plusieurs siècles, et celle de ces jeunes de quartier, beaucoup plus contemporaine, multiculturelle, vive, brutale, parfois incompréhensible.
Deux langages qui semblent n’avoir rien à faire ensemble et qui, pourtant, fonctionnent à merveille.
Ces ados parlent, ils crient, ils s’agitent, ils courent, ils s’insultent, ils se cherchent. Cette agitation permanente donne d’ailleurs au film une énergie assez folle. Une énergie parfois épuisante, parfois drôle, parfois violente.
Le tout est renforcé par la signature de Kechiche : le « laisser vivre ». Ce qui permet à ce langage de s’enrichir, de se développer, de déborder. Kechiche filme les conversations comme elles arrivent, avec leurs hésitations, leurs répétitions, leurs maladresses.
Cette caméra donne l’impression de regarder comme nous regardons. Elle se balade, cherche, désire, hésite. Elle ne semble jamais savoir exactement où elle va aller et, pourtant, elle trouve toujours quelque chose à regarder, à raconter.
Mais surtout, elle écoute.
Elle écoute ce langage vif, riche, destructeur. Kechiche le transcende pour en faire un cri permanent.
Un langage que le spectateur ne comprend pas complètement. Exactement comme ces jeunes ne comprennent pas tout le langage désuet de Marivaux.
Et pourtant, c’est la même chose.
Ces jeunes connaissent les mêmes hésitations, les mêmes peurs, les mêmes maladresses que les personnages de Marivaux. Ils aiment, ils doutent, ils se cachent.
Et c’est peut-être ça que Kechiche réussit le mieux : nous montrer que derrière les différences de langage, de classe sociale, d’époque ou de lieu, nous sommes finalement exactement les mêmes.
Nous sommes liés par l’universalité de l’amour.
L’amour n’a pas de langue.
L’amour, c’est toutes les langues