L’incipit du roman de Camus est célèbre : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Mais dans cette adaptation cinématographique de François Ozon, la première ligne de Meursault m’a glacée encore plus que celle du roman : « J’ai tué un Arabe. »
L’Étranger est l’un des romans francophones les plus lus au monde, et je l’ai découvert par son titre chinois. « 局外人 » signifie littéralement « la personne qui est en dehors de la situation ». Je trouve ce titre très juste, surtout lorsque Meursault se trouve dans la salle d’audience. Je cite : « J’ai remarqué à ce moment que tout le monde se rencontrait, s’interpellait et conversait, comme dans un club où l’on est heureux de se retrouver entre gens du même monde. Je me suis expliqué aussi la bizarre impression que j’avais d’être de trop, un peu comme un intrus. » Il observe le monde autour de lui, mais il n’en fait pas partie.
Quand j’ai vu le titre français pour la première fois, je le jugeais trop simple. C’est en apprenant le français que j’ai découvert que le mot « étranger » ne désigne pas seulement une nationalité, mais aussi une forme d’exclusion sociale ou émotionnelle.
Regarder L’Étranger au cinéma, en tant qu’étrangère (dans le premier sens, celui d’une autre nation), c’est visualiser un roman que j’ai d’abord lu dans ma langue maternelle, puis en français. Je me rappelle que, lors de ma lecture en français, il y avait encore des mots que je ne connaissais pas. Même avec le dictionnaire, il y avait toujours une barrière. Mais le film m’a aidée à mieux les ressentir : le « brassard » que Meursault a prêté, les « cahots » du chemin, la « réverbération » de la route et du ciel, comment il se sentait « assoupi » et « étourdi ». Peut-être que pour les francophones c’est évident, mais grâce à l’image, ces mots ont enfin pris vie pour moi. La première partie du film m’a beaucoup plu, comme celle du roman. La deuxième, plus introspective, centrée sur le monologue intérieur de Meursault, est parfois trop philosophique à mes yeux. Elle est déjà difficile à adapter. Ozon réussit pourtant à le faire, en utilisant presque les mêmes mots des monologues, qu’il insère dans les dialogues. Cela rend Meursault encore plus insensible, presque dérangeant. Dans le roman, Meursault lit un fait divers dans sa cellule. Dans le film, il le raconte à Marie, qui vient le voir, toujours souriante et pleine d’espoir. Au lieu de lui dire des mots doux, il lui parle de cette tragédie du Tchécoslovaque. Plus tard, il lui dit face à face, que, morte, elle ne l’intéresserait plus.
J’ai aimé les petites touches d’Ozon : Marie montre plus de sens moral, elle réagit quand Sintès frappe Djemila. Oui, Djemila a un prénom dans le film, tout comme son frère Moussa, dont le nom apparaît sur sa tombe à la fin.
Une autre chose qui m’avait échappée lors de ma première lecture en chinois : l’absence du prénom de Meursault. En effet, en chinois, on s’appelle le plus souvent par son nom complet, surtout si celui-ci est composé de deux caractères. Le nom de famille seul n’est jamais utilisé sans formule de politesse. Quand je lisais la traduction chinoise, je pensais que « Meursault » était son prénom, ou bien je n’y faisais pas attention et je l’ignorais complètement. C’est en regardant le film que j’ai enfin compris à quel point c’était étrange que tout le monde l’appelle uniquement par son nom de famille, même ses amis, même Marie.
Dans les crédits, Ozon choisit la chanson Killing an Arab du groupe The Cure. Le style post-punk m’a choquée au début mais j’ai vite compris que les paroles relatent le meutre dans l’Étranger. À cause du titre de la chanson, il a fait mal compris et interprété à l’époque, je suis d’accord que pour The Cure, s’ils voulaient faire un titre qui fait écho du roman, il y a d’autres choix moins polémique, mais je trouve un bon choix pour le film.
L’Étranger est un roman que j’ai lu deux fois, dans deux langues. L'adaptation de François Ozon m’a permis de ressentir ce que les mots seuls ne m’avaient pas toujours transmis. Ce film m’a aidée à mieux comprendre le roman, la langue française, et peut-être aussi ce que signifie être « étranger », dans tous les sens du mot. Et j’ai compris que parfois, c’est en changeant de langue, de regard, ou de pays, qu’on comprend enfin ce qu’on lit.