Un film à voir pour son excellente photographie. Le travail de la lumière et la composition des plans sont splendides. Ce qui est déjà bien assez pour justifier de se déplacer en salle. Toutefois...
Toutefois, Ozon met assez maladroitement sa réalisation au service de son propos : pourquoi, diable, esthétiser et sensualiser à ce point ses acteurs tout en peignant Meursault sous les traits d'un anti-héros ? Pourquoi tourner son film en noir et blanc, si ce n’est donner au spectateur une image stéréotypée de la période, alors que l'œuvre de Camus se veut en rupture avec tous les codes romanesques ? Surtout, pourquoi mettre en scène une carte postale d’Alger alors que le film cherche (un peu) à dénoncer le colonialisme et les angles morts de Camus sur la question ? Ozon ajoute au propos du roman quelques scènes pertinentes mais bien insuffisantes pour dénoncer la répression, comme ce dialogue où la sœur de la victime balance, en substance, à Marie : "Il n’y en a que pour votre français et ses motivations ! Tout le monde se fout de mon arabe de frère assassiné !” D’accord. La scène est juste et poignante. Elle expose, avec d'autres scènes de violences et d'insultes, la réalité du racisme structuré par l'État français… Alors pourquoi le film nous donne-t-il tant envie d’aller faire trempette dans cette charmante station balnéaire méditerranéenne ?! Ça n’a aucun sens !
Par ailleurs, outre les ajouts critiques sur le “temps béni des colonies", le film se veut totalement fidèle à l'œuvre de Camus. Il en reprend les scènes, les dialogues, les introspections... Soit ! Le problème, c'est qu’Ozon ne comprend ni le personnage, ni le sens de l'œuvre. Dans le film, Meursault navigue entre, d'un côté, une lecture presque anticonformiste du personnage, à la limite du gros abruti mal élevé, et de l'autre, la démarche existentialiste de Camus dans laquelle Meursault est l'incarnation du non sens de la vie humaine. Si donc L’Étranger d’Ozon est une réussite esthétique indéniable, il en ressort une grande confusion conceptuelle qui, non seulement n’apporte rien par rapport à l'œuvre littéraire, mais n’est pas même capable d’en donner les clefs de lecture.