Un thriller psychologique particulièrement séduisant

On peut considérer, avec Giuseppe Capotondi lui-même, que « L’Heure du crime » est « un film de genre qui puiserait à pleines mains dans le film noir, le mélo, le thriller et le film d’horreur psychologique ». Et l’exercice se révèle particulièrement réussi.

Le film repose d’abord sur une atmosphère d’étrangeté diffuse remarquablement installée. Capotondi manipule certes le spectateur de manière parfois un peu voyante, mais il le fait avec suffisamment d’habileté pour maintenir en permanence une incertitude troublante sur la réalité des événements. Le récit avance ainsi comme un labyrinthe mental où les perceptions deviennent de plus en plus instables, jusqu’à faire basculer le film dans une zone trouble située entre fantasme, culpabilité et paranoïa.

La réussite du film tient également beaucoup à son interprétation. Kseniya Rappoport, récompensée à la Mostra de Venise pour ce rôle, est remarquable en immigrée d’Europe de l’Est travaillant comme femme de ménage dans un hôtel. Son personnage, fragile mais opaque, dégage une ambiguïté permanente qui nourrit admirablement le suspense. Face à elle, Filippo Timi compose un ancien policier devenu vigile, personnage mélancolique et inquiétant dont la vulnérabilité apparente masque peu à peu des zones beaucoup plus troubles.

Le film joue constamment avec les codes du faux-semblant et de la manipulation affective. La référence majeure est évidemment « Vertigo » d’Alfred Hitchcock, notamment dans cette manière de faire glisser progressivement une histoire sentimentale vers le vertige psychologique et la perte des repères identitaires. On pense également beaucoup au cinéma de Brian De Palma, aussi bien dans certains jeux de regard que dans le goût pour les dispositifs trompeurs et les récits fondés sur la perception faussée du réel, ce qui est évidemment plutôt bon signe.

La mise en scène, élégante et précise, accompagne parfaitement cette logique de dédoublement. Les miroirs, les reflets, les cadrages fragmentés et les espaces impersonnels de l’hôtel contribuent à installer un sentiment de malaise presque onirique. Même le titre original, « La doppia ora » (« la double heure »), évoque déjà cette idée de duplication et de réalité fissurée.

Au final, « L’Heure du crime » est un thriller psychologique particulièrement séduisant, qui parvient à conjuguer sophistication formelle, tension narrative et véritable trouble émotionnel. Un film de manipulation certes, mais une manipulation menée avec suffisamment d’élégance et d’intelligence pour captiver jusqu’au bout.


Jean-Mariage
7
Écrit par

Créée

le 19 avr. 2021

Modifiée

il y a 2 jours

Critique lue 289 fois

Jean-Mariage

Écrit par

Critique lue 289 fois

D'autres avis sur L'Heure du crime

L'Heure du crime

L'Heure du crime

6

Tripnotic

16 critiques

Critique de L'Heure du crime par Tripnotic

Un scénario complexe, des rebondissements multiples mais plus que ça c'est la mise en scène qui m'a époustouflée. Les effets de caméra, toujours intelligent, soulignent chaque détail et développe...

le 7 août 2010

L'Heure du crime

L'Heure du crime

7

Jean-Mariage

1256 critiques

Un thriller psychologique particulièrement séduisant

On peut considérer, avec Giuseppe Capotondi lui-même, que « L’Heure du crime » est « un film de genre qui puiserait à pleines mains dans le film noir, le mélo, le thriller et le film d’horreur...

le 19 avr. 2021

L'Heure du crime

L'Heure du crime

4

sdaclin

220 critiques

L'interminable Heure du crime

Ce film semble durer une éternité. Ok il est très bien réalisé, mais alors pour ce qui est du scénario on est loin du compte. Bref difficile de mettre la moyenne.

le 27 nov. 2011

Du même critique

Le Gai Savoir

Le Gai Savoir

9

Jean-Mariage

1256 critiques

Chef-d'œuvre.

Ce film inaugure la « période Mao » de Godard et son entrée dans l'anonymat du cinéma militant, dont il ne sortira que des années plus tard. Filmés sur fond noir (la photo et les couleurs sont...

le 17 janv. 2017

La Prison

La Prison

8

Jean-Mariage

1256 critiques

Premier "vrai" Bergman et petit chef-d'oeuvre.

La prison est le sixième film réalisé par Bergman, alors quasiment inconnu, mais on peut considérer qu’il s’agit du premier « vrai » Bergman, puisque les cinq films précédents étaient des films de...

le 25 mars 2020

Un vrai crime d'amour

Un vrai crime d'amour

8

Jean-Mariage

1256 critiques

Roméo et Juliette en mode prolo.

Finalement, c’est l’éternelle histoire de Roméo et Juliette. Ici, vraiment tout les sépare : leur mentalité, leur famille et, d’une manière qui s’avère radicale, l’exploitation capitaliste. Luigi...

le 20 févr. 2020