Ah, Dima. Ce brave Dima. Ce plombier idéaliste qui, au lieu de réparer des tuyaux, veut réparer le monde. Quelle drôle d’idée. On sent bien que Youri Bykov s’amuse : il ne filme pas un héros tragique, mais une anomalie. Un type qui croit encore qu’en Russie — ou ailleurs — il suffit de dire « attention, danger » pour que quelqu’un agisse. Un personnage si naïf qu’on en vient à se demander si le titre L’Idiot ne s’adresse pas à lui… ou à nous, pauvres spectateurs émus.
Mais Bykov ne se contente pas de nous dresser un portrait accablant de la Russie post-soviétique. Non, il tend un miroir bien plus large, où se reflète toute société contemporaine : une société dans laquelle l’intégrité morale n’est pas admirable… mais grotesque.
La mise en scène est implacable. L’immeuble est filmé comme un navire condamné, chaque plan suinte la moisissure morale. La caméra traîne dans les couloirs comme un mauvais pressentiment. C’est gris, c’est sale, c’est exactement ce que vous méritez si vous croyez encore que la bonté humaine peut renverser un rapport de force.
Dima, ce Candide post-soviétique, dérange parce qu’il est sincère — donc inadapté. Il croit qu’un mot de vérité suffira à sauver 800 personnes, en réveillant quelques fonctionnaires corrompus, saouls et cyniques. Quelle bonne blague. Il aurait mieux fait de rester chez lui, avec sa femme, à regarder la télé comme tout le monde.
Mais le plus cruel, c’est que Bykov ne propose aucun espoir. Aucun point d’ancrage. Son monde est celui d’un nihilisme glacé, où la vérité n’a aucun poids — et la vie humaine, encore moins. Si Dima est un saint, un Simon du désert perdu dans les steppes bétonnées, alors les saints sont devenus inutiles. Et s’il est un idiot, alors les idiots sont les derniers à croire encore en quelque chose.
Et nous ? En éprouvant de l’empathie pour lui, nous devenons complices de son absurdité. Le film ne juge pas seulement ses personnages : il nous regarde aussi, droit dans les yeux. Finalement, on ressort avec cette étrange impression que le problème n’est peut-être pas le système… mais le fait d’y croire encore.
Au fond, L’Idiot est peut-être le film le plus honnête de ces dernières années. Il ne cherche pas à nous réconforter, ni à faire croire que l’humanité peut se racheter. Il dit simplement : regardez ce monde, regardez-le bien — avec ses fissures, son pourrissement tranquille, sa résignation organisée… et surtout, ne vous avisez pas de vouloir le réparer. Car voilà ce qui arrive quand on ose espérer.
"La scène qui reste quand le film s’efface"
La dernière scène.
Mais silencio... Je vous laisse la découvrir.