http://www.surlarouteducinema.com/archive/2023/12/27/l-innocence-6477539.html
Saori, jeune veuve, ne comprend plus son fils de 10 ans, Minato, qu'elle élève seule.
Il rentre de l'école avec une seule chaussure, de la terre dans sa gourde, il se coupe les cheveux seul dans la salle de bains, il fugue et présente parfois quelques comportements dangereux. Devant cette incompréhension qui s'installe entre la mère et le fils, elle décide de rencontrer la directrice de l'école d'autant que le professeur d'histoire Monsieur Hori aurait eu des propos déplacés voire injurieux et traumatisants vis-à-vis du jeune garçon.
Dans cette ville et surtout cette école sans histoire (et l'on verra l'équipe éducative à l'oeuvre pour que l'honorabilité de l'école ne soit jamais mise en doute), une bagarre anodine entre deux enfants devient un véritable évènement. L'affaire finit par impliquer toute la "communauté" qui ne tarde pas à répandre fake news et rumeurs malveillantes à l'encontre d'un professeur innocent. Mais l'est-il vraiment ? Nous, spectateurs connaissons rapidement la réponse. Mais le noeud de l'histoire ne se trouve finalement pas dans la culpabilité ou non de Monsieur Hori. Et le réalisateur choisit de nous présenter cette nouvelle histoire dans laquelle il observe comme toujours la famille, les parents et les enfants qui la composent, à la Rashomon suivant trois points de vue (celui de la mère, du professeur, puis de l'enfant). Il complexifie énormément le scenario et nous perd parfois avec ces différentes temporalités, ces scènes inachevées... A nous à la toute fin de refaire le lien, la logique et de percer ce mystère qui s'est tant épaissi.
Le personnage de Yori, camarade de classe de Minato, fait son apparition tardivement et devient central à mesure que le film avance. Alors de quelle innocence s'agit-il ? Celle du professeur, de Yori, de Minato dont les visages d'ange ne peuvent laisser imaginer qu'un d'entre eux soit un monstre ? D'ailleurs quelle idée d'avoir traduit le titre original 怪物, Kaibutsu qui signifie Monstre !
En tout cas, même s'il nous perd par la complexité de sa narration qui nous donne à imaginer alternativement qu'un tel ou tel serait coupable, même si la sophistication de sa réalisation nous éloigne de l'émotion qui étreint souvent le coeur dans tous ses films précédents, on ne peut que reconnaître à quel point le réalisateur sait comme personne percer les secrets et les mystères de l'adolescence et fait finalement surgir l'émotion dans la toute dernière partie. Qu'il s'agisse d'un père qui assure à son fils qu'un cerveau de porc lui a été greffé, d'une mère aimante et responsable qui multiplie les coups d'éclat face aux incartades incompréhensibles de son fils, d'un professeur qui ne sait plus comment expliquer et résister aux rumeurs, des enfants face au harcèlement... le réalisateur est depuis longtemps passé maître dans l'art de l'analyse des sentiments et des évènements.
Kore-Eda étudie et nous présente les contradictions, les hypocrisies de son pays, évoque un tabou et nous donne encore et encore envie de nous manipuler comme il le fait ici en nous embarquant dans un labyrinthe de fausses pistes. Bravo. Je note que l'interprétation de tous et notamment des enfants (comme souvent dans les films asiatiques au sens large) est exceptionnelles.
Le film est dédié à Ryuchi Sakamoto auteur de la belle musique du film, mort récemment.