À force d'envoyer les hommes se chercher au bout du monde, au bout de la Manche ou au fin fond de l'espace, c'est à se demander pourquoi Christopher Nolan n'a pas adapté avant Homère, père de plusieurs textes fondateurs de la culture occidentale. Il a failli se charger de l'Iliade en 2004 (finalement adapté par Wolfgang Petersen dans Troy) mais a préféré organiser le retour d'un Chevalier Noir avec Batman Begins, qui ne parle de rien d'autre qu'un difficile périple jusqu'au bercail. L'œuvre d'Homère a pour ainsi dire essaimé dans toute sa carrière, de Memento à Tenet. Et si Oppenheimer semble faire exception, Nolan relie formellement et thématiquement L'Odyssée à son biopic sur le père de la bombe atomique. Et livre à ce jour son film le plus épique.
À défaut de rompre avec ce que certains appelleraient ces tics de scénariste - narration non linéaire, dialogue à foison - Nolan persiste à les triturer depuis une décennie. D'où une accélération marquée du rythme et de plus en plus de tentatives l'amenant en terrain inconnu. La première heure de L'Odyssée est la plus exigeante. On est projeté dans le contexte à une rapidité folle alors qu'une multitude de personnages se passent la parole pour poser le contexte, se positionner dans le récit et surtout parler du héros. Le fameux Ulysse, dont les actes sont contés, chantés ou remémorés à tour de rôle et chaque point de vue amène à reconsidérer la justesse de tel autre. Dans sa rythmique autant que sa profusion d'échanges, on est dans la droite lignée d'Oppenheimer. La filiation entre les deux œuvres devient de plus en plus prégnante alors que le récit avance et que doucement, la narration place les clés qui donneront un sens à cette fresque.
Le réalisateur a les moyens de plastronner, alors il charge son épopée de moments qui rappellent autant Ray Harryhausen que Ben Hur dans sa manière de faire cohabiter le réel au fantastique voire d'aller carrément dans l'horrifique. Vous aurez largement de quoi écarquiller les yeux lors de la fameuse rencontre avec le Cyclope. Presque du menu fretin comparé à l'arrivée chez Circé, qui offre une séquence d'épouvante jamais vue chez Nolan. Et le film compte encore quelques beaux moments, aux Enfers ou lors du sac de Troyes. On passera donc sur la déception concernant les Lestrygons, au design pas terrible, et leur charge fonctionnelle à défaut d'être mémorable. L'autre surprise, c'est de voir le récit d'un homme, à la fois témoin et complice de la folie des Hommes, aiguillé dans ce retour sur soi par des femmes. Ce qui n'était pas forcément une évidence car le cinéma de Christopher Nolan n'a pas souvent comporté autant de personnages féminins aussi forts.
Ils prennent ici les traits de Penelope, Athena ou Circé, qui n'auront de cesse de résister, de révéler ou questionner les comportements dont elles sont victimes. Hélène de Troyes n'est pas oubliée et l'incarnation qu'en offre Lupita Nyong'o connecte logiquement la figure mythologique à une certaine forme d'exploitation. Deux très bonnes heures, au souffle épique indéniable, transcendées par la photographie naturelle et contrastée de Hoyte van Hoytema ainsi que du travail une fois de plus phénoménal de Ludwig Göransson à la musique. 120 minutes qui pavent surtout la route pour un dernier acte cathartique et chargé en émotions, autre point sur lequel L'Odyssée ouvre une brèche comme l'avait fait Interstellar en 2014. S'il aurait gagné à élaguer dans le verbal, Christopher Nolan achève le voyage de son héros dans un épilogue resserré, quasi-intimiste où l'envers d'une guerre légendaire devient source d'effroi et les remords écrasent les soi-disant héros. Dernier mais décisif trait d'union avec Oppenheimer qui épluchait le savant jusqu'au cœur pour y révéler l'infinie détresse alors qu'il doit accepter les conséquences de sa création.
Nolan l'avait annoncé comme son film le plus ample, et il n'a pas menti. L'Odyssée fait partie de ceux qu'il faudra voir plusieurs fois tant il est chargé d'idées, de sens et de richesse. Ça n'effacera pas ses failles, liées à un rythme parfois trop rapide ou quelques petits couacs lors de l'échauffourée finale (rien de bien méchant, cela dit). Mais même elles confirment l'idée d'un cinéaste toujours motivé pour se dépasser et surprendre le public, tout en conservant ces thématiques chères à son cœur comme l'ambivalence de l'héroïsme ou la valeur du sacrifice. En l'état, son dernier opus a les épaules pour s'imposer comme le blockbuster de l'année et l'adaptation la plus exaltante de l'œuvre d'Homère.