Avant d’aller voir L’Odysée, j’avais deux questions qui me taraudaient:
La première concernait la durée : J'avais beaucoup de mal à croire qu'un tel monument puisse tenir en trois heures. Et, effectivement, certains passages souffrent de cette contrainte. Les étapes du voyage s'enchaînent parfois un peu trop vite, passant de Circé à Charybde et Scylla avec très peu de transition. C'est sans doute la principale faiblesse du film. Elle ne nuit cependant jamais au plaisir de l'aventure, mais laisse le sentiment que certains chapitres méritaient davantage de respiration. J'espère vraiment qu'une version longue verra le jour.
Pour autant, ces trois heures ne se sentent jamais passer. Nolan réalise un vrai film d'aventure immersif. Les scènes de la guerre de Troie sont particulièrement impressionnantes. On est littéralement plongé au cœur du combat qui a permis la victoire des Achéens.
Ma seconde question concernait le sujet lui même : Comment raconter une histoire que tout le monde connaît. Même sans avoir lu l’Odyssee, on sait qu'Ulysse met vingt ans à rentrer chez lui, qu'il affronte le Cyclope, Circé, les Sirènes ou encore Charybde et Scylla. C'est précisément ce qui rendait l'adaptation de Christopher Nolan si périlleuse : comment raconter un voyage dont tout le monde connaît déjà la destination ?
Ici le montage non chronologique n'est pas un simple gimmick. Homère lui même utilise ce procédé. Il permet d'éclairer progressivement les traumatismes d'Ulysse et de faire monter les enjeux émotionnels. J’ai d’ailleurs lu ci est la, que la chronologie en a déstabilisé certains. Ce n’est pas mon cas, je l’ai même trouvé plutôt limpide.
La direction artistique est audacieuse: Plutôt que de chercher à reproduire une imagerie antique deja éprouvée, Nolan et son équipe prennent des risques: le costume d'Agamemnon par exemple évoque Dark Vador par sa monumentalité et l’aura qu’il dégage. Le cheval de Troie apparaît lisse, sculptural, telle une icône. Est-ce une idéalisation des souvenirs ? Une façon de traduire sa grandeur mythologique ?
Cette ambition est sublimée par une photographie somptueuse signée Hoyte Van Hoytema et par la partition de Ludwig Göransson, qui accompagne aussi bien les moments d'intimité que les séquences les plus épiques. Son score résonne encore dans ma tête après la projection.
Le casting est aussi remarquable: Matt Damon compose un Ulysse complexe, à la fois chef de guerre impétueux et homme brisé par la culpabilité. Car ici, la victoire de Troie n'a rien d'un triomphe. Ulysse a gagné la guerre en violant les lois sacrées de l'hospitalité, en trompant son ennemi avec un présent supposément des Dieux Olympiens. Il rentre vivant, mais profondément détruit, persuadé d'avoir tout perdu. Finalement, personne ne sort vainqueur de cette guerre.
En quittant Troie, Ulysse ne cherche pas seulement à rentrer chez lui: il cherche aussi à échapper à celui qu'il est devenu. C’est le fil conducteur du matériau original: l’oubli . Le film sous entend qu’il n'était pas entièrement subi par Ulysse chez Calypso. À-t-il choisi d'oublier ? Se juge-t-il indigne ou honteux de rentrer auprès de Pénélope à revenir seul, après avoir conduit tant d'hommes à leur perte ni avoir pu leur donner une sépulture ? Et oublier cette victoire qui ressemble à une défaite morale…
Plus largement, Nolan filme une tragédie de l'hubris des Hommes. À Troie, les Achéens triomphent parce qu'ils se croient plus malins que leurs ennemis, capables de tromper jusqu'aux lois sacrées de l'hospitalité. Ulysse lui-même croit pouvoir déjouer les dieux autant que les hommes. Mais dans la mythologie grecque, chaque acte de démesure finit par être payé. Son interminable errance ressemble alors à une longue pénitence. Le véritable adversaire d'Ulysse n'est peut-être ni Poséidon, ni les monstres qu'il affronte, mais son propre orgueil.
Tom Holland et Robert Pattinson s’en sortent bien dans leurs confrontations, et plusieurs seconds rôles tirent leur épingle du jeu: Elliot Page en Sinon, Himesh Patel en Euryloque, lieutenant de l’homme aux mille ruses, Jon Bernthal (Ménélas) et surtout John Leguizamo dans le rôle d'Eumée, qui était déjà l'un de mes personnages préférés du poème et Samantha Morton qui incarne a merveille une Circé inquiétante.
Mais celle qui l’a le plus ému est Anne Hathaway. Dans cet univers dominé par les guerriers, sa Pénélope apporte une douceur, une fragilité, mais aussi une force admirable. Elle ne gagne aucune bataille, c'est pourtant le personnage qui fait preuve du plus grand courage en attendant Ulysse sans jamais renoncer.
J'ai quand même un petit regret: Là où Interstellar prenait parfois le temps de s'arrêter pour laisser place aux émotions, L'Odyssée reste plus pudique. Les moments d'émotion sont bien là, notamment dès qu'Anne Hathaway apparaît, mais Nolan revient presque toujours à l'aventure ou aux tourments d'Ulysse avant de les laisser pleinement éclore. J'aurais aimé qu'il s'attarde davantage sur Pénélope, sur cette attente interminable, sur ces retrouvailles qu'on espère pendant tout le film. C'est cohérent avec le récit qu'il veut raconter, mais je l'avoue volontiers : je suis sentimental, et j'attendais ce grand moment où le film me ferait complètement craquer et sortir les mouchoirs.
En sortant de la salle, j'avais les larmes aux yeux. Tout comme pour Le Seigneur des Anneaux, le récit nous rappelle que les plus grandes épopées ne parlent jamais vraiment de monstres ou de dieux. Elles parlent d'hommes qui reviennent de la guerre en ayant perdu une partie d'eux-mêmes, et d'un foyer qui demeure parfois la seule lumière vers laquelle continuer d'avancer.
Malgré quelques passages trop condensés, cette adaptation respecte profondément le mythe tout en osant le réinventer visuellement et narrativement. Peu de réalisateurs étaient capables de relever un tel défi. Christopher Nolan en fait définitivement partie.
L'Odyssée parle moins du retour d'Ulysse que du prix qu'il a dû payer pour y parvenir. Les retrouvailles sont attendues pendant tout le film, mais il s'intéresse surtout à ce qui les précède : la guerre, la culpabilité, les hommes perdus en chemin et qui errent en Hadès. Nolan ne filme pas un héros victorieux, mais un homme qui doute d'avoir encore une place auprès de ceux qu'il aime.
C’était vraiment épique, absolument spectaculaire ! Du grand cinéma !