"Par où commencer ?" s'est sans doute dit Christopher Nolan en s'asseyant à son bureau pour poser des premiers mots sur une adaptation cinématographique de "L'Odyssée" de Homère. Quelques années plus tard, la même interrogation habite l'auteur de ces lignes mis dans la bien plus modeste position de donner son avis sur l'immense film qui en a résulté et auquel il vient d'assister.
Peut-être devrait-on tout simplement commencer par Christopher Nolan lui-même, cinéaste parfois clivant mais s'étant tout de même imposé de façon assez sidérante en quelques décennies dans l'esprit et le cœur d'une majorité du public, chacun de ses longs-métrages est devenu en effet un réel événement toujours capable de rameuter les foules dans les salles de cinéma avec un pouvoir d'attraction sur elles comparable à celui d'un James Cameron (ils ne sont d'ailleurs peut-être plus que deux à jouer sur ce terrain aujourd'hui, l'incroyable succès de "l'Odyssée" au box-office le prouve encore). Marionnettiste de l'extrême des temporalités de ses récits et explorateur de concepts SF rationalisés pour rendre leurs protagonistes captifs d'enjeux humains dignes de tragédies grecques modernes, Nolan s'est finalement forgé une identité de réalisateur/auteur qui le prédestinait à bien des titres à embrasser la route titanesque d'une adaptation de "l'Odyssée" de Homère.
Cela sonne d'ailleurs assez vite comme une évidence à la découverte de ce qui restera clairement son film somme de toutes ses œuvres passées: la maîtrise du récit et sa façon de nous immiscer à l'intérieur de ses méandres via plusieurs axes temporels n'a jamais paru aussi fluide, presque logique, pour installer l'errance d'Ulysse et de ses hommes après la Guerre de Troie, la situation de sa femme Pénélope et de son fils Télémaque pris au piège des prétendants du trône d'Ithaque ou encore un fil rouge de souvenirs ravivés reliant les deux à ce qui deviendra le vecteur de la "guérison" de son héros.
En plus de déchaîner cette foudre narrative à pleine puissance (et qui ne faiblira jamais sur la durée) pour relier le texte originel à plusieurs appendices postérieurs et, ainsi, développer les contours de certaines de ses figures les plus illustres, Nolan ne s'en cache pas: il livre sa propre version de "l'Odyssée", aux préoccupations existentielles résolument contemporaines où tout, de ce qui sera présenté comme le point de rupture psychologique d'Ulysse devant la folie des hommes (dont il a été l'instigateur par son intelligence et son sens inné de la ruse) au climat crépusculaire d'une civilisation se sentant menacée par un peuple venu des mers en passant par une Pénélope ne pouvant être la reine qu'elle devrait sans l'assentiment des hommes, nous ramène à l'ère actuelle de nos sociétés elles-mêmes vacillantes, incapables de juguler leurs propres effondrements collectifs devant les maux qui les dévorent ou préférant sombrer dans les facilités d'une irrationalité primaire plutôt que d'y faire face.
Les souffrances et les possibles expiations de l'Odyssée deviennent ici avant tout celles de l'Homme, suivant Ulysse à la hauteur de son esprit tourmenté au sein d'un monde où, comme le dira le personnage de Zendaya, les dieux sont partout, dans le moindre grain de poussière qui en régit les miracles quotidiens, mais ici laissés suspendus à l'état de forces immatérielles de la Nature faisant en permanence entendre leurs grondements directifs à l'arrière-plan de la quête d'Ulysse.
De même, la façon de revisiter les épreuves traversées renvoie perpétuellement à l'image déformée, tronquée de ce que l'être humain pourrait devenir en se laissant submerger par ses pires facettes. Ainsi, entre la séquence du cyclope tenant du vrai film du monstre qui pourrait faire passer le "The Descent" de Neil Marshall pour un épisode de "Dora L'Exploratrice" (on exagère un chouia mais on ne se remet toujours pas du son de ses hurlements), celle de la sorcière Circé approchée en mode body horror pour renforcer encore un peu plus la vision de la bestialité de l'Homme qui en émane (et Samantha Morton est un choix absolument parfait dans ce rôle en passant), celle des sirènes aux chants devenus le remède illusoire au calvaire des âmes meurtries ou encore celle, sublime, aux portes de l'Enfer tournant à la confrontation directe aux fantômes dont on ne parvient à faire taire la voix des reproches et de nos propres regrets à leur égard, Nolan entraîne son Ulysse et ses comparses sur un chemin de croix multipliant les miroirs déformants à leurs propres natures laissées à la dérive de leurs démons intérieurs susceptibles de les emporter au sein de leurs plus profonds ténèbres.
Outre une géniale relecture du passage aux côtés de Calypso où Ulysse se frotte littéralement peu à peu à la flamme rallumée de ses souffrances passées et un rebondissement très "Nolanien" autour d'un protagoniste capital, équivalent d'une clé de voûte décisive pour acter la dimension terriblement terre-à-terre de son approche (et laissant un incontournable doute sur son origine), le réalisateur nous atteint de plein fouet sur un terrain là où il a quelques fois échoué : l'émotion.
En effet, même si on en adore la finalité, les flèches les plus efficaces décochées par "Interstellar" à ce niveau n'avaient par exemple pas totalement réussi à nous atteindre mais celles d'Ulysse de retour à Ithaque afin d'y renverser les tables occupées par la multitude de ses prétendus successeurs, d'après qui plus est un texte remontant à des temps immémoriaux, nous frappent et nous terrassent d'une force incomparable à tout ce que Nolan avait déjà tenté auparavant, achevant une "Odyssée" où la quête de son héros brisé vers son retour auprès des siens éclate de toute de son ampleur rédemptrice comme une récompense incommensurable et dévastatrice à sa traversée des limbes. Et, de surcroît, en totale corrélation avec qui on aura compris ou adhéré à sa manière d'appréhender ce mythe, sa perspective et son indéniable talent à le développer, à le transmettre à de nouvelles générations par un prisme inédit au cinéma jusqu'alors.
"Par où finir ?" est la question qui nous habite désormais. Probablement par faire fi des polémiques stériles autour de son casting (tous sont formidables, TOUS, mentions spéciales à John Leguizamo qui obtient un des plus beaux rôles de sa carrière, une Anne Hathaway au sommet de son art ou un Robert Pattinson superbement haïssable) ou celles sur les pseudo-fidélités historiques (on s'abstiendra poliment de rappeler pourquoi) et de conseiller de simplement courir voir ce qui est "l'Odyssée"-événement d'un cinéaste ayant atteint le paroxysme de ses qualités pour ce qui restera sans doute l'œuvre phare de sa filmographie.
Oui, cette Odyssée est définitivement la nôtre et elle est grandiose.