L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

Ulysse, je l'ai rencontré bien avant de savoir lire Homère. C'était en 1981, il y avait un petit robot nommé Nono, l'Olympe changé en puissances cosmiques et le héros catapulté au trente et unième siècle. Toute une génération, la mienne, a croisé le plus vieux récit de retour de l'Occident non pas dans un livre mais dans un dessin animé du samedi matin. On me dira que c'est une trahison. Je m'en cogne. C'est là que j'ai aimé Ulysse, et on n'aime jamais rien comme on a aimé à cet âge-là. Alors autant prévenir tout de suite : n'attendez de moi aucune neutralité, aucune volonté d'être juste et raisonnable. J'ai vu ce film en IMAX, dans le noir, le ventre serré, et je suis ressorti en sachant que j'allais mettre des semaines à en démêler l'écheveau. C'est un bon signe. On ne se bat pas si fort avec soi-même autour d'un divertissement.

Trois heures de mythe, du premier au dernier plan, filmées avec l'outil le plus lourd, le plus bruyant et le plus tyrannique que l'industrie tienne encore en état de marche. Ce n'est pas une coquetterie de technicien. C'est une profession de foi déguisée en contrainte matérielle. Un poème de trois mille ans, classé R, trois heures, sans le moindre high concept pour appâter le samedi soir, et le truc franchit le milliard. Prenez le temps d'y penser. À l'heure où dépasser l'heure et demie relève pour beaucoup des travaux d'Héraclès, un type a parié que la source, la vraie, l'amont absolu de toute notre fiction, pouvait encore remplir une salle sans qu'on la rapetisse. Et il a gagné. L'archaïsme comme dernier geste punk du blockbuster, il fallait oser.

Ce qui m’a longtemps accompagné dans mes réflexions ultérieures, c'est la matière. Sous l'œil de Hoyte van Hoytema, la mer n'est pas une texture calculée dans un serveur, c'est de l'eau, du sel, du vent réel qui gifle des visages réels sur des embarcations qui prennent réellement la vague. On a désappris à quel point ça change tout. Le numérique fabrique des tempêtes parfaites et mortes, où l'œil sent, sans savoir le nommer, que rien ne pèse et que personne ne risque rien. Ici le poids revient. Quand la coque plonge, mon ventre plonge avec elle. Cette définition monstrueuse qui capte la buée sur une corde et la fatigue dans une nuque transforme le moindre plan de rameurs en fresque, et la salle en proue. C'est un cinéma de la matière, tactile, physique, ancré, et cette matérialité n'est pas un supplément d'âme, c'est le sujet même. L'Odyssée est un poème de corps épuisés qui veulent rentrer. Il fallait un cinéaste qui filme d'abord la fatigue des corps.


Et il fallait deux visages. Matt Damon compose un Ulysse qu'on n'attendait pas, moins rusé triomphant qu'homme usé jusqu'à la corde, un survivant que la ruse a sauvé et damné à la fois, et qui traîne sa survie comme une faute. C'est un grand rôle, joué en creux, en silences, en regards qui reviennent de trop loin. En face, Anne Hathaway donne à Pénélope ce que le mythe lui refuse d'ordinaire, une intériorité de veille, l'intelligence têtue de celle qui tisse et détisse pour ne pas céder, et qui a vieilli, elle aussi, dans l'attente. Anne Hathaway est magnifique et le fil de ce couple m’a emporté. Leurs retrouvailles valent à elles seules le prix du billet, et c'est Ludwig Göransson qui les porte, lui qui abandonne l'orgue de guerre d'Oppenheimer pour des textures plus vieilles, plus rêches, presque liturgiques. Göransson ne souligne pas, il célèbre, et sa musique fait ce que la meilleure musique de film sait faire, elle nous apprend ce que nous ressentons avant même que nous le sachions. Rien que pour ça, on est déjà loin au-dessus du tout-venant.


Mais le vrai coup de génie, celui où l'exploit industriel devient du grand cinéma, il est dans les dieux. Souvenez-vous de ce que Petersen avait fait avec Troie en 2004 : un film honorable, souvent beau, qui avait évacué l'Olympe. Plus d'Athéna, plus d'intervention divine, une guerre rationalisée, ramenée à des hommes et à du bronze. La modernité croyait s'honorer en dégraissant le mythe de sa métaphysique, comme si le sacré était une superstition dont il fallait délester le récit pour le rendre adulte. Nolan prend le chemin exactement inverse, et bien plus retors. Il ne rappelle pas les dieux en majesté, façon Choc des Titans, ces divinités qui descendent en armes seconder leur poulain. Il fait mieux. Quand Athéna paraît, ce n'est plus pour secourir Ulysse, c'est sous les traits de la prêtresse qu'il a laissé massacrer dans son temple, revenue lui reprocher ses violences. Elle ne cesse pas d'être déesse pour autant. Elle se montre comme les dieux grecs se sont toujours montrés aux mortels, sous un déguisement, parce que le divin à visage nu foudroie qui le regarde. Nolan resacralise donc, mais il a déplacé le sacré, du dehors vers le dedans, du secours vers le remords. Ses dieux ne protègent plus, ils hantent. Ils ont quitté le ciel pour la conscience. Et un dieu devenu remords, on va le voir, c'est déjà tout le cinéma de Nolan. Zendaya fait la moue, elle est sans doute là pour ses réseaux sociaux, mais on s’en fout.


Puis vient l'invention, la strate que Homère ne connaît pas, et c'est le battement noir qui donne au film sa vraie taille. Autour du retour d'Ulysse, Nolan fait planer l'effondrement de la fin de l'âge du bronze, ces destructions qui emportent l'empire hittite, les palais mycéniens, les cités cananéennes, et plongent la Méditerranée dans le noir. Au cœur de la débâcle, les textes égyptiens évoquent une nébuleuse de pillards venus par les flots, ces Peuples de la mer dont l'identité reste l'une des grandes énigmes de l'archéologie. Et voilà la révélation, dans une seule réplique d'Ulysse à Pénélope. Les gens de la mer, cette menace qui rôde aux marges du monde et le fait basculer, ne sont pas l'Autre. Ils ne viennent pas d'ailleurs. Ce sont les Grecs eux-mêmes, les vainqueurs de Troie devenus errants, déracinés par leur propre victoire, transformés en fléau pour les rivages qu'ils abordent. Nous sommes les gens de la mer. L'ennemi qui détruit la civilisation n'est pas hors des murs, il est le peuple même qui croyait les défendre. L'effondrement n'est pas subi, il est produit. Ce n'est pas un malheur venu du dehors, c'est une sentence.

Nous sommes les gens de la mer.


Et la sentence a un nom, la ruse. Le cheval, la mètis, cette intelligence dont l'Occident a fait sa fierté, celle qui distingue le Grec malin du barbare qui ne connaît que la force. On a pris Troie par la fraude, on a violé l'hospitalité sacrée que le film rebaptise la loi de Zeus, ce devoir de traiter tout étranger comme s'il pouvait être un dieu déguisé, et le monde entier paiera. La ruse n'est plus une gloire, elle est le péché originel d'une civilisation, la brillance coupable par laquelle un ordre s'est détruit lui-même en croyant vaincre. Et c'est ici que Nolan lâche Homère pour prendre la main de Dante. Car chez Homère, Ulysse rentre, tue les prétendants, retrouve son lit, et l'histoire s'arrête là, dans la paix reconquise du foyer. L'Ulysse de Nolan, lui, ne s'arrête pas. Le film s'achève sur un départ, une nef qui met le cap à l'ouest, vers l'horizon interdit, en quête d'une rédemption que rien ne promet. Ce n'est pas la fin de l'Odyssée. C'est la fin de l'Enfer. Au chant vingt-six, Dante croise Ulysse parmi les conseillers frauduleux, damné pour la ruse du cheval, et lui invente un dernier voyage au-delà des colonnes d'Hercule, vers l'hémisphère défendu aux vivants, où un tourbillon l'engloutit. Ce fil-là, Nolan l'a choisi. Et sans peut-être le savoir, il referme une boucle nouée à Turin en 1911, quand la première grande Odyssée du cinéma naissait la même année, tournée par la même équipe, jumelée à L'Inferno. L'Odyssée était entrée au cinéma soudée à l'Enfer. La voilà qui y retourne. Un cinéphile ne se remet pas d'une rime pareille.


Il faut maintenant dire pourquoi ce film, plus que tout autre, attendait Nolan. Regardez ses héros et vous verrez toujours le même homme. Leonard, dans Memento, prisonnier d'un présent sans lendemain qui tourne en rond. Cobb, dans Inception, incapable de rentrer chez lui, retenu à l'étranger par une morte qu'il n'a pas su sauver. Cooper, dans Interstellar, qui retrouve sa fille presque aussi vieille que lui, rentré trop tard, toujours trop tard. Le type de Tenet qui se bat dans un temps qui s'inverse. Oppenheimer qui contemple jusqu'à sa mort l'instant unique après lequel le monde ne pourra plus jamais redevenir ce qu'il était. C'est toujours la même obsession, déclinée depuis vingt-cinq ans. Le temps qu'on ne remonte pas. La faute qu'on ne rachète pas. Le retour qui arrive trop tard ou n'arrive jamais. Or qu'est-ce que l'Odyssée, sinon exactement cela ? Le mot grec le dit, le nostos, le retour, ce chant dont notre nostalgie a gardé le nom, la douleur du retour. On lit d'ordinaire le poème comme une enfilade de monstres et d'îles, un catalogue de merveilles. C'est en manquer le nerf. L'Odyssée est d'abord un problème de temps. Ce qui sépare Ulysse d'Ithaque, ce n'est pas la distance, c'est le temps, et le temps ne se traverse pas comme une mer. Nolan n'a pas plaqué ses thèmes sur Homère. Il a reconnu ses thèmes dans Homère. Il est remonté à la source de son propre cinéma, et il l'avoue, il a découvert en adaptant le poème que les films qu'il croyait les plus personnels en descendaient tous. L'avant-garde était dans l'archaïsme depuis le début. Il ne l'a su qu'en y remontant.


Alors oui, le film a des défauts, et je ne vais pas les cacher, parce que l'amour qu'on porte à une œuvre ne se prouve jamais mieux qu'en refusant de la défendre là où elle ne tient pas. Ça avance par à-coups. On monte vers un sommet, le Cyclope, les Sirènes, puis le film redescend, change d'île, repart d'un souffle plus bas, et cette respiration épisodique casse par instants l'élan. Ceux qui trouvent que ça traîne n'ont pas tort sur la sensation. Ils se trompent sur la cause, car ce qu'ils prennent pour un défaut de rythme est le refus de trahir la forme même du poème, digressif, fait d'escales et de récits enchâssés. On peut préférer l'autre choix. On ne peut pas prétendre que celui-là soit une maladresse. L'image est sombre, aussi, et il manque clairement le bleu de la Méditerranée, van Hoytema noie des scènes entières dans une pénombre où l'œil doit travailler. Mais cette obscurité est un choix de sens autant que de style, celle d'un monde qui s'enfonce, d'un âge qui s'éteint, et après réflexion je préfère cent fois un film qui ose l'ombre à un film qui éclaire tout pour ne froisser personne. Reste la moquerie facile, l'armure sombre et casquée des guerriers grecs, ce Batman grec, ce Warhammer que les réseaux ont brandi en rigolant. Alors soyons clairs. De qui se moque-t-on au juste en criant au Batman ? De celui-là même qui a réinventé le Batman moderne. Reprocher à Nolan de faire du Batman, c'est lui reprocher d'être Nolan. Ce design n'est pas un accident de costumier, c'est une signature.


Il faut voir ce film. Pour la mer qui pèse et le sel qui gifle. Pour le visage usé de Damon et la veille têtue de Hathaway. Pour l'orgue rêche de Göransson qui vous dit ce que vous ressentez avant vous. Pour cette Athéna voilée qui ne sauve plus mais accuse, et pour tous ces dieux qui ont troqué le ciel contre la mauvaise conscience. Pour le massacre final que Nolan refuse d'esthétiser en ballet et filme comme la boucherie domestique qu'il est, longue, laide, nécessaire. Pour la nef qui cingle vers l'ouest et bascule dans l'Enfer de Dante. Pour l'audace, en 2026, dans une salle de multiplexe, de remettre du sacré et de la fin des temps là où tout le monde ne servait plus que du spectacle éclairé comme une vitrine. Et pour cette phrase qui vous poursuit longtemps après la lumière revenue. Nous sommes les gens de la mer.


Reste le secret, et il tient dans deux mots grecs. L'île de Calypso est l'île qui cache. Calypso, Kalupsô, vient de kaluptô, voiler, couvrir, dérober aux regards. Calypso est la Cacheuse, son île est le lieu où Ulysse disparaît au monde, enseveli sous sept années de dissimulation heureuse. Or il existe un mot qui est l'exact contraire de ce voile, apokalupsis. Apo, ôter, et kaluptô, le voile. L'apocalypse, au sens propre, avant les anges et les trompettes, ne veut pas dire fin du monde. Elle veut dire dévoilement. Lever le voile. Et le film fait exactement ce trajet. Il commence chez Calypso, dans le voile, et Nolan le mène jusqu'à l'apocalypse, jusqu'au dévoilement. De Calypso à l'apocalypse, le même geste grec, cacher puis découvrir, et Nolan tout entier du côté de ceux qui arrachent le voile.

Je suis ressorti, et dans la rue écrasée par la chaleur j'ai repensé au gamin de 1981 devant son dessin animé, au petit robot, à Ulysse perdu dans les étoiles. Il attendait ça sans le savoir, que quelqu'un rende enfin à Homère l'hommage de ses plus grands moyens, sans condescendance et sans raccourci. Nolan l'a fait à à sa façon. Et pour la première fois depuis longtemps, en sortant d'un film de studio, j'ai eu les yeux qui piquaient. Le vieux chant tient toujours. Nous sommes les gens de la mer, et nous le serons encore longtemps.

Créée

le 20 août 2026

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Aqualudo

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