“C’était le chant de toutes ces choses que tu veux voir devenir réalité. Puis de toutes celles que tu regrettes d’avoir un jour désirées. C’était comme une délicieuse démangeaison qu’on brûle d’envie de gratter… avant de découvrir qu’elle est sous la peau, hors d’atteinte. Et peu à peu, cette démangeaison devient insupportable. Il m’a dit : ce que tu désires le plus est précisément ce que tu ne peux pas avoir. Ce que tu ne peux pas avoir, c’est ce que tu as déjà possédé… puis perdu. C’était le chant de toutes les promesses que je n’ai pas su tenir. Et il m’a dit qu’au fond, je ne veux pas vraiment rentrer chez moi.”
Un spectacle colossal
Il existe encore quelques films qui rappellent ce dont Hollywood est capable lorsque des moyens presque démesurés sont confiés à une équipe de talents. Des films où la mise en scène, la photographie, les décors, les acteurs, la musique et la force industrielle du cinéma américain se mettent au service d’une vision suffisamment ambitieuse pour justifier leur gigantisme.
L’Odyssée appartient incontestablement à cette catégorie.
Nous sommes privilégiés de vivre une période où des œuvres comme la saga Dune et L’Odyssée sortent dans nos salles, avec nos technologies de projections et nos équipements modernes. Ce sont des expériences que seul le cinéma peut véritablement offrir, plus spectaculaires que jamais.
Techniquement, le film est véritablement irréprochable. L'image possède une densité absolue et le travail sonore sert énormément à éprouver physiquement les aventures et le voyage d’Ulysse. Et évidemment, difficile de ne pas saluer une nouvelle fois le travail de Ludwig Göransson. Sa bande originale réussit un équilibre remarquable : une base classico-archaïque, une vraie surcouche de modernité assumée, un travail de recherche et de texture, et surtout cette capacité à construire énormément autour de motifs assez simples. Une BO forte, identifiable, mémorable : tout ce qu'on attend d'une grande musique de cinéma.
Mais l'une des réussites qui m'impressionne le plus reste la manière dont Nolan traite le fantastique. Il possède depuis longtemps cette faculté qui lui est propre de partir d'un concept impossible et de le rendre palpable. Il ne cherche pas nécessairement à expliquer rationnellement le mythe, encore moins à le débarrasser de son merveilleux. Il lui donne simplement suffisamment de crédibilité pour que l'impossible devienne tangible. Les créatures, les phénomènes surnaturels et les interventions mythologiques existent dans un monde qui, lui, est parfaitement sensible. C'est, selon moi, la plus grande qualité de Nolan en tant que réalisateur : construire une représentation plausible de l'irréel. Et appliquer cette méthode à la mythologie grecque était une évidence particulièrement excitante.
Une accumulation de choix discutables
C'est malheureusement aussi un film qui empile les parti-pris controversés qui, pris individuellement, pourraient sembler anecdotiques mais qui, mis bout à bout, finissent par l'empêcher à mes yeux d'atteindre le statut de chef-d'œuvre incontestable auquel il semblait pourtant destiné. Il y a d'abord quelques fautes de goût visuelles ou de choix de mise en scène assez évidentes : les armures troyennes, celle d'Agamemnon, l'entrée kitch dans Troie en mode Dark Vador… Autant d'éléments qui m'ont ponctuellement sorti du film. Même problème avec la séquence des prétendants. Là où elle aurait pu (dû ?) être inquiétante et étouffante, sa réalisation confuse et le comportement particulièrement lourdingue d'Antinoos rendent la menace caricaturale et les événements improbables. Ce sont de petits éléments, certes. Mais ils produisent chez moi un désagréable arrière-goût déceptif, que je n'avais plus vraiment ressenti chez Nolan depuis la conclusion assommante et nian-nian d'Interstellar (film que j’adore par ailleurs). Je ne m’étendrai pas sur le traitement expéditif du voyage de Télémaque, qui m’est moins problématique compte tenu que la Télémachie nécessite à elle seule une adaptation pour traiter correctement les sujets qu’elle aborde.
J'ai été davantage gêné par certains choix de casting. Sur ce sujet touchy, je commencerai par dire que j’ai vraiment apprécié l'idée de représenter le monde méditerranéen antique comme un espace multiculturel. Il l'était. Imaginer une Méditerranée white-washed, comme elle a été trop souvent représentée dans le cinéma occidental, est complètement aberrant. C’est un choix rafraîchissant et bienvenu. Aussi, les deux choix qui ont fait polémique pré-sortie sont pour moi un non-sujet complet. Elliot Page (attaqué, car transgenre) est parfait en Sinon. Lupita Nyong'o (attaquée, car noire de peau) parfaite en Hélène/Clytemnestre, compte tenu du traitement de ces personnages et de leur histoire dans cette adaptation. Cependant, même si je serais sûrement attaqué sur ma pureté morale, la présence de personnages asiatiques ou indiens au sein de l'équipage d'Ulysse, alors que ces civilisations n’avaient aucun contact à l’époque antique, a rompu temporairement ma suspension d’incrédulité. Au même titre que certains castings historiquement improbables peuvent fragiliser l'immersion dans d'autres productions. Pour donner des exemples inverses : Matt Damon dans La Grande Muraille, Keanu Reeves dans 47 Ronin, ou Christian Bale et Joel Edgerton dans Exodus. C'est une question de cohérence avec l'univers historique duquel se revendique le film et qu’il cherche à rendre crédible.
D'autant que l'inclusivité du film est finalement sélective. L'Odyssée demeure totalement assumée comme une grande aventure masculine, à l’instar d’une grande partie des péplums : des hommes, des muscles, de la sueur, de la guerre, des bateaux et de la violence. Même avec une Pénélope davantage développée, une Circée dénuée de son rôle de séductrice et des hommes sensibles, personne ne prétendra sérieusement que le matériel d’origine est devenu soudainement féministe. Il y a donc quelque chose de bien trop frontalement artificiel dans certains pré-requis plaqués sur un univers qui, sur presque tout le reste, assume parfaitement son archaïsme. La diversité est un excellent apport de notre cinéma contemporain, lorsque cela est fait intelligemment et en cohérence avec la base sur laquelle on s’appuie. Mais cela devient problématique lorsque la check-list nous saute aux yeux, plutôt que le monde représenté à l'écran. Il y a fort à parier que, lorsque cette période de diversification à tout prix sera passée, certains choix vieilliront étrangement.
Enfin, mon principal reproche concerne paradoxalement ce que j'attendais le plus : l'Odyssée elle-même. Les grandes étapes du voyage sont adaptées comme une sorte de Best Of mythologique. Formellement, chaque séquence est indéniablement magnifique, il n'y a rien à dire. Mais la volonté de rationalisation, combinée au rythme nécessaire pour faire tenir une telle matière dans un seul film, enlève souvent aux épisodes une bonne partie de leur profondeur. Les Lestrygons, Polyphème, Circé, les Enfers, Scylla et Charybde ne constituent pas seulement une succession d'aventures fantastiques. Chacun participe à construire un système moral, social et théologique extrêmement détaillé. Dans le film, on passe parfois tellement rapidement d'une merveille à la suivante que l'on finit par regarder davantage ce qui arrive à Ulysse que ce que cela signifie. Et paradoxalement, malgré la beauté et le spectaculaire permanents, cette accumulation finit par rendre la première partie assez longue. Jusqu'aux Sirènes.
La reconquête de soi
C'est à partir de la scène des Sirènes que le film a pris pour moi une tout autre dimension. Parce qu'elle donne soudainement une clé permettant de relire tout ce que nous venons de voir. Nolan me semble avoir fait un choix d'adaptation extrêmement intelligent. Plutôt que d'essayer de restituer toutes les fonctions de l'œuvre homérique, il en isole une et en fait le cœur de son film : la reconstruction de l'humanité après l'avoir perdue. L'Odyssée d'Homère possède une fonction éducative. Elle parle de théologie, d'organisation sociale, d'hospitalité, de justice, de filiation, des qualités qui définissent un homme, de la place du mortel face aux dieux. Nolan ne pouvait pas tout conserver avec la même importance. Il a donc choisi Ulysse. Et son Odyssée devient celle d'un homme qui s'est profondément perdu.
Le véritable point de départ du voyage n'est alors plus la fin de la guerre de Troie : c'est la destruction morale d'Ulysse à Troie.
Sa plus grande qualité, son intelligence rusée qui a fait sa gloire, lui a permis de remporter la guerre. Mais elle lui a également permis de détruire tout ce qu'il considérait lui-même comme sacré : le foyer, l'hospitalité, la famille, la protection des faibles, une certaine idée de la civilisation et, finalement, de l'humanité. Ulysse veut rentrer chez lui après avoir contribué à détruire le « chez-soi » de milliers d'autres. C'est là toute la contradiction du personnage. Son voyage peut alors être lu comme le parcours d'un homme souffrant d'une blessure morale béante : comment continuer à vivre lorsque ce que l'on a fait entre fondamentalement en contradiction avec celui que l'on croyait être ?
Et soudain, les étapes parfois trop rapidement survolées de la première partie prennent rétrospectivement un autre sens. Les monstres deviennent les reflets de ses propres failles. Les formes successives de déshumanisation qu'il rencontre renvoient à celle qu'il porte en lui. Et son incapacité interminable à rejoindre Ithaque traduit quelque chose de beaucoup plus intime : Ulysse ne rentre pas chez lui parce qu'au fond, il considère qu'il ne mérite plus d'avoir un foyer. C'est ce que les Sirènes finissent par lui révéler. Ce qu'il désire le plus est précisément ce qu'il ne peut plus avoir, c’est ce qu'il possédait autrefois et qu'il a perdu. Et ce qu'Ulysse a véritablement perdu à Troie, ce n'est pas Ithaque : c'est l'homme qui était moralement apte d'habiter et gouverner Ithaque. Il se sent indigne.
À partir de là, le film devient à mes yeux remarquable. Son voyage n'a plus pour objectif de permettre à Ulysse de redevenir celui qu'il était avant la guerre. Cet homme n'existe plus. Il doit accepter ce qu'il a fait, faire la paix avec celui qu'il est devenu et décider de ce qu'il souhaite désormais être. C'est pourquoi la scène de la conversation finale avec Pénélope, portée par une composition musicale d’exception, est magistrale. Pénélope n'est plus seulement la femme fidèle qui constitue la récompense ultime du héros ayant achevé son aventure. Elle devient celle devant laquelle Ulysse peut enfin abandonner sa légende. Il peut raconter Troie non plus comme une victoire, mais comme une faute. Et c'est ici que la relecture de Nolan devient profondément contemporaine.
Ulysse ne veut pas que ses ruses, ses victoires et les atrocités de Troie soient consignées pour être transformées en exploits. Il ne veut pas que l'horreur devienne épopée, que le massacre devienne victoire, que la ruse ayant permis de détruire une cité devienne une démonstration de génie célébrée pendant des siècles. Il espère qu'un autre âge puisse commencer. Un âge dans lequel les hommes auraient compris que l'on ne peut pas défendre certaines valeurs en acceptant de les détruire chez les autres. Que la victoire ne sanctifie pas les moyens employés pour l'obtenir. Que déshumaniser son ennemi finit nécessairement par nous déshumaniser nous-mêmes.
Et c'est évidemment là que le film résonne avec notre époque. Parce que nous, spectateurs, savons quelque chose qu'Ulysse ignore encore : son espoir échouera. Les livres d’histoire regorgent de conflits et glorifient parfois les guerres, les conquêtes, les empires, les actes épiques fondateurs. Les autocrates saisissent toute opportunité qui justifie - au nom de la nécessité, de la sécurité ou de la victoire - de transgresser nos principes pour leur gloire et leur postérité. L’hospitalité, la loi de Zeus, n’a jamais été rétablie.
Le véritable exploit d'Ulysse n'est finalement peut-être ni le cheval de Troie, ni le Cyclope, ni les Sirènes, ni le fait d'avoir survécu à son incroyable voyage. Son véritable exploit est d'avoir compris que rien de tout cela ne faisait de lui un héros. Et même, au contraire, font de lui un anti-héros. Car, même après avoir accompli son Odyssée, sa rédemption est-elle complète ? Ou ses actes passés sont-ils si horribles qu’elle ne sera jamais pleinement acquise ? Et sa dernière défaite est de ne pas pouvoir transmettre définitivement cette leçon aux générations à venir. Il a appris sa leçon, mais il ne peut la transmettre à l’humanité toute entière. Ceux qui viendront devront le comprendre à nouveau, par eux-mêmes. Et certaines générations continueront d'échouer.
Un immense film imparfait
J’ai rêvé de mettre 10/10 à L'Odyssée. Dès lors qu’il a été annoncé. En grand amateur de mythologie et de civilisation gréco-romaine, difficile d'imaginer un projet plus enthousiasmant : Christopher Nolan, des moyens colossaux, une distribution prestigieuse, un compositeur en pleine ascension, une photographie monumentale et l'un des récits fondateurs de notre imaginaire collectif. Et pendant de nombreux moments, le film est exactement l'œuvre immense que j'espérais.
Malheureusement, une accumulation de défauts l'empêche pour moi d'atteindre ce statut de chef-d'œuvre incontestable. Individuellement, presque chacun pourrait être oubliée. Ensemble, ils finissent par peser sérieusement : designs, mise en scène, représentation caricaturale, adaptations tronquées, quelques choix de casting qui fragilisent l'immersion et une première partie dont le spectaculaire ne suffit pas toujours à restituer la richesse symbolique du texte.
Et pourtant, le film L'Odyssée reste absolument grandiose. Grandiose techniquement, évidemment. Grandiose dans son ampleur, sa photographie, son travail sonore, sa musique et sa capacité à rendre la mythologie physique et tangible. Mais surtout grandiose par ce que Nolan finit par faire d'Ulysse. En concentrant sa relecture autour de la blessure morale d'un homme incapable de retrouver son foyer parce qu'il en a brisé d’autres, Nolan propose une adaptation profondément moderne sans trahir, à mes yeux, l'esprit fondamental du mythe. Puis vient cette dernière désillusion : comprendre une erreur ne suffit pas à empêcher l'humanité de la reproduire. Trois mille ans après Ulysse, nous continuons de raconter ses guerres, plutôt que les leçons qu’il faut en tirer. Et nous continuons d'en faire de nouvelles.
C'est imparfait, parfois maladroit, parfois frustrant. Mais lorsque L'Odyssée touche enfin au cœur de ce qu'il veut raconter, il est vibrant, cinglant et profondément humain. Et il m'a personnellement beaucoup touché.