Le ciel est vide : les dieux d'en haut ne se manifestent plus que par des coups de tonnerre, des apparitions déguisées, ou le souvenir de lois déjà oubliées (« la loi de Zeus », celle de l’hospitalité). Quand une divinité daigne se montrer — ici Athéna —, ce n’est qu’à Ulysse, dans le secret de sa conscience, et donc jamais au grand jour.
Ce sont à l’inverse les dieux d’en bas qui envahissent le récit. Le monstrueux, la magie noire, la nekuïa, sont comme les symptômes d'un malaise, d'une mauvaise conscience, d'une problématisation de l'héroïsme présente en germe chez Homère (voir Simone Weil, l'Iliade ou le poème de la force) mais ici pleinement exploités par Nolan. L’omniprésence du monstrueux devient le signe du désenchantement du monde odysséen, comme un retour du refoulé.
Le Cyclope, les Lestrygons, difformes, anthropophages, primaires, quasi ou complètement muets, sont de pures images barbares, mais Ulysse sait au fond que la barbarie habite aussi son propre camp. Ses compagnons sont changés en porcs parce que, comme le souligne Circé, c’est ce qu’ils sont, derrière leur « déguisement » d’humains : ils n’écoutent que leur désir, ce que confirmera l’épisode des troupeaux d’Apollon, où ils bravent l’interdit dont ils savent qu’il les mènera à leur perte. Quant à Ulysse, il a utilisé la ruse pour braver la loi de Zeus et mener à la ruine une cité pour le compte d’un homme, Agamemnon, présenté comme moins soucieux de rétablir l’honneur de son frère qu’avide de contrôler les routes commerciales et de piller les richesses de la cité.
La récurrence de l’allusion historique aux fameux « peuples de la mer », cause ou symptôme de l’effondrement de l’Âge du bronze, répétée plusieurs fois comme un fil rouge de l’interprétation du récit, m’apparaît particulièrement fine dans son usage. C’est Pénélope, en effet, qui finit par formuler l’idée qu’Ulysse n’ose pas s’avouer à lui-même : « nous sommes les peuples de la mer », la barbarie, elle est en nous autres Grecs, si sûrs de nous-mêmes et pas seulement dans un autrui indéfini.
L’Odyssée de Nolan n’est donc évidemment pas celle d’Homère : Ulysse ne crie pas qu’il n’est « Personne » à la face de Polyphème, certains épisodes sont condensés ou omis, Achille n’apparaît jamais dans la nekuïa : l’héroïsme est donc encore plus mort que les morts. Mais l’Odyssée de Nolan ne trahit pas celle d’Homère : elle développe des virtualités déjà présentes chez Homère au service d’une interprétation forte.
À ce titre, les adresses au spectateur contemporain m’ont semblé bien trouvées : le trône d'Ithaque est-il vacant quand Pénélope l'occupe — question qui vaut moins pour son effet que pour ce qu'elle dévoile du paradoxe d'une souveraineté féminine tolérée mais jamais nommée, occupée mais jamais légitimée ? L'oracle d'Ulysse, à la fin du film, qui annonce que la civilisation renaîtra mais recommencera les erreurs qui ont été oubliées, me semble une clé de lecture pertinente, qui interroge les impérialismes modernes. Malaise dans l’héroïsme.