Attention Spoil :
Ce sentiment de ne pas avoir saisi l’ampleur de ce que j’ai vu dès que le film s’est bouclé.
Rentré chez soi et repensé à ce moment, essayé de démêler chaque éléments pour au final se dire qu’il me faudrait le revoir une deuxième fois pour en saisir tous ces aspects. (Ce que j'ai fais... et même une troisième.)
Étant un grand passionné de cinéastes comme David Lynch, autant dire que passer 3 jours à ressasser un film pour en comprendre sa profondeur est un exercice que j’affectionne particulièrement.
Ce sentiment qu’aujourd’hui je ne retrouve que trop peu dans le cinéma populaire qui brasse moult entrées.
Nolan lui réussit encore et toujours à naviguer habilement sur la ligne qui sépare en général la critique ciné et la populace qui veut passer un bon moment.
Peu de gens y arrivent et ça restera quelque chose que même ses détracteurs ne pourront lui enlever.
Et ces détracteurs, il y en a !
Le revers de la médaille de plaire à une masse plus intense qu’un Yorgos Lánthimos ou autre Apichatpong Weerasethakul.
Les détracteurs resteront hermétiques à son cinéma et ces aficionados continueront à aimer, cela ne changera pas avec ce film, tant celui-ci est une œuvre indissociable de son réalisateur.
Dans sa réinterprétation de l’Odyssée, Nolan se réapproprie cet histoire antique comme beaucoup l’ont fait avant lui et nous propose une lecture et une vision qui lui est propre.
Nolan comme à son habitude, utilise la structure de narration non linéaire.
Cette structure qu’il affectionne depuis ses débuts sur The Following en passant par Memento, Dunkirk, Interstellar... permet de mettre l’emphase sur ce qui fait le voyage d’Ulysse.
Un voyage qui se concentre sur le mental et les émotions de son héro et où l’on suit un personnage brisé qui, par les flashbacks de son histoire, nous conte ce qu’il a vécu.
Ses moments de gloire, ses choix, ses échecs, sa perdition totale jusqu’à sa '’renaissance’' dans le présent et son retour à Ithaque pour expié ses fautes et son repentir par un voyage vers l’ouest.
Voilà le voyage que nous propose L'Odyssée version Nolan.
Mais au-delà de cela, quel sens Nolan cherche-t-il à donner à cette Odyssée ?
Nolan n’aime pas encensé les héros.
Il aime les humaniser, les fragiliser et montrer que derrière chacun de ces protagonistes se cache un être imparfait.
Plutôt que de glorifier Ulysse, Nolan décide, comme à son habitude, de démystifier sa légende comme il a déjà pu le faire dans par le passé. (Notamment avec Batman)
Il en va de même pour d’autre personnage tel qu'Agamemnon, dont le costume aura fait couler beaucoup d'encre avant la sortie du long métrage.
Le film montre un homme sans visage à l'ego hypertrophié, qui se cache dans une armure sans finesse et qui est clairement trop grande pour lui. Mais des qu’il retire cette armure, il n’est plus que chair, un être aussi fragile que les autres.
Derrière l’aura et le titre se cache un homme, rien de plus.
Il va faire navigué ses personnages dans une version plus terre à terre dans le but d’ancrer son récit dans la réalité, ou plutôt sa réalité (sans pour autant être dénué de fantastique on reste dans la mythologie grecque après tout).
Une réalité qui ne veut pas dire réaliste tel qu’on l’entend, mais le réalisme de la vision de Nolan.
Et pour amener cette réalité Nolanienne dans le mythe, il va créer la jonction entre le récit d’Ulysse et l’Histoire.
Il Historicise le mythe, et le place à une ère de l’humanité.
Le monde de la Méditerranée en 1200 av. j.-c. s’est effondré.
Plusieurs civilisations finiront par disparaître et les royaumes chuteront les uns après les autres.
Il s’agit la de l’effondrement de l’âge de bronze, une des grande catastrophe civilisationnelle qu'ai connu l’humanité.
L’une des causes de cet effondrement : Le peuple de la mer.
Des pillards, des bandits, des brigands qui venaient d’on ne sait où et ravageait les côtes et villages.
Nolan intègre ce moment historique à son œuvre, il s’en sert narrativement pour créer cet élément de cause à effet.
A travers la visite des îles, Ulysse découvre progressivement que la guerre qu’il vient de gagner a en réalité déséquilibré l’ordre du monde.
Son voyage est une traversée de toutes les conséquences de cette rupture.
Chaque étape fonctionne comme le reflet d'un monde abîmé par la guerre de Troie.
Le monde grec tel qu’on le connait fini par sombrer.
La loi de Zeus au centre du film est bafouée.
Le sacré et le divin ne sont plus considérés par les hommes et les rois se font assassiner.
Ceci n’est que répercussion de la violence et de la fourberie qui ont mené à la prise de Troie.
Ancrer l’histoire d’Ulysse au moment où une civilisation s’écroule, en faisant cela Nolan décide de lier Ulysse à cette chute de l’âge de bronze de par ses actes et ajoute une profondeur socio-économique à son propos.
Ulysse est responsable de la chute du monde qu’il a connue.
Ce stratagème qu’était le cheval de Troie dont on a venté le génie s’avère être un cheval de Troie à l’encontre non pas que de la ville de Troie, mais du monde grec dans son intégralité. (En brûlant les murs de Troie, c'est le monde qu'ils brûlent)
La guerre de Troie par une lecture contemporaine est vue comme un événement fondateur qui casse le système alors en place.
En gagnant par la ruse et non pas le combat, Ulysse brise les codes d’honneur des guerriers.
L’assassinat des troyens dans leur maison, tués par une horde de guerriers enragé autrefois nobles, qui auront perdu toute raison morale passer 10 ans à attendre sur ces plages chaude de méditerranée.
La guerre appartenait au plus brave maintenant la victoire appartient au plus rusé.
Ulysse, en franchissant les marches de Troie, assiste à cette scène, à cette sauvagerie.
Ces soldats grecs qui détruiront la ville en commettant des sacrilèges tout en violent les lois divines de l'hospitalité.
La violence et le carnage sans foi ni loi font rage.
À partir de cette victoire, l’honneur, le respect des traditions grecques et les notions de valeurs s’estomperont petit à petit.
Ces vétérans en rentrant chez eux ne sont pas accueillis en héros mais en tant que paria et ne trouvent qu’une solution pour survivre.
Piller leurs voisins. (Ils basculent dans la violence pour trouver des ressources, de la nourriture et s'imposer dans un monde grec appauvri par 10 années de guerre.)
En saccageant des îles et et en brisant les règles du respect d'autrui, ils détruisant la civilisation de l'intérieur.
Les anciens héros de l’Iliade devenu déchus deviennent les monstres qu'ils craignaient, le peuple de la mer.
La naissance de la piraterie méditerranéenne.
La guerre les a transformés car on ne revient pas de la guerre indemne et c'est dans cet aspect narratif que Nolan dépose son propos profondément anti-guerre déjà présent dans Oppenheimer.
(Nolan conte ce retour de vétérans violents et inadaptés à la vie civile comme une métaphore des traumatismes de guerre, montrant que le véritable danger ne vient pas de l'étranger, mais de leurs propres visages)
Voilà comment s’effondre l'âge de bronze.
Ulysse, en inventant la première grande tromperie de l’histoire de la mythologie, crée le début d’un nouveau monde.
Ce nouveau monde est la raison même de pourquoi Ulysse ne peut rentrer chez lui pendant tout ce temps et ne pourra le faire que lorsqu’il aura affronté cette nouvelle ère qu’il a lui-même créé (le combat contre les prétendants).
Les prétendants à Ithaque suivront l’enseignement d’Ulysse à la lettre, mais ils le suivront dans ce qu’ils auront appris des récits.
C’est à dire la fourberie, la stratégie, la manipulation…
Le film crée un cercle d’Ouroboros parfait.
Ulysse s’est piégé lui-même dans cette boucle qu’il va devoir briser pour retourner chez lui.
Dans l’œuvre d’Homère, Ulysse sera victime de coups du sort, de dieux qui lui mettent des bâtons dans les roues.
Mais chez Nolan, Ulysse assume la responsabilité de ses choix, la fin de ses compagnons n’est pas que la faute des dieux, mais aussi la sienne.
Chaque décision prise, (le refus de suivre le chemin retour d'Agamemnon), chaque erreur de jugement, (le choix d’attaquer le cyclope)... il porte tout ça comme un fardeau personnel.
Le voyage devient une série d’expériences où Ulysse affronte les conséquences de ce qu’il a déclenché.
Et si l’homme rusé et intelligent, qui semble si omniscient, était responsable de ce qui se passe ?
Est-il responsable ou est-il victime du sort qui s’acharne sur eux ?
Cette subtilité ajoute la dramaturgie nécessaire au personnage d'Ulysse pour fonctionner dans la version de Nolan.
Nolan propose une relecture complète du mythe à sa manière pour y apporter sa vision, son point de vue sur ce qu’être un héros représente.
Une relecture qui parle autant d’une époque lointaine que de notre ère.
Mais là où L’odyssée boucle la boucle avec sa propre histoire, où les héros deviennent renégats, où les actions de chacun amènent aux conséquences qui amènent le monde à changer, où Ulysse devient lui même responsable de son incapacité à rentrer pendant tout ce temps… Nolan lui boucle une autre boucle, celle de son cinéma, ou plutôt de sa vision du protagoniste.
Ulysse est l’archétype ultime et l’aboutissement du héro Nolanien.
Cette douleur morale similaire à celle d’Oppenheimer, la femme qui le hante tel Marion Cotillard dans Inception, le père absent d’Interstellar, la mémoire perdue dans Memento… Ulysse n’est au final que la compilation de tous les protagonistes du cinéma de Nolan.
Voilà les trait d’une œuvre qui marquera et qui se hissera au Panthéon.