La geste homérique retrouvée dans sa vérité la plus nue
Parles-tu aux fourmis ?
Ulysse s’engage, au sortir de la guerre de Troie, dans une odyssée aussi interminable que périlleuse vers ses terres natales, relatant au fil de ses tribulations les rencontres les plus mémorables qui jalonnèrent son errance : celle du monstrueux Cyclope Polyphème, celle des Sirènes aux chants ensorcelants et funestes, et celle de la déesse-magicienne Circé, dont les artifices ne le cédaient en rien à la ruse.
Mes cochons te trouvent sympathique
I. Un adjectif galvaudé qui retrouve enfin sa pleine acception
Il semble, à contempler cette entreprise cinématographique d’une ampleur peu commune, que le vocable « épique », tant de fois dévoyé par une prodigalité critique excessive, ait été façonné, patiemment ciselé, dans le seul dessein de qualifier pareille œuvre. Christopher Nolan, loin de céder à la tentation facile d’une modernisation par simplification ou par l’artifice tapageur des prouesses numériques contemporaines, choisit une voie autrement plus exigeante : il exhume, dans le texte fondateur d’Homère, ce qui demeure d’une actualité proprement bouleversante — la difficulté vertigineuse du retour au foyer après le fracas de la guerre, le poids écrasant du souvenir, la persistance rongeante de la faute, l’expérience dilatée du temps, et la lente, patiente reconquête d’une existence enfin ordinaire. Trois heures durant, le spectateur demeure happé, sans qu’une seule minute ne pèse ni ne traîne.
II. Un péplum affranchi de l’héroïsme triomphant
Ce qui frappe d’emblée, dans cette relecture, c’est la déchéance assumée du personnage titulaire : Ulysse n’est plus ce héros invulnérable et musculeux dont les péplums d’antan nous avaient accoutumés, mais un homme, tout simplement, pétri de fêlures et de doutes. Matt Damon y livre une composition d’une justesse rare, campant un héros brisé par le siège de Troie, hanté par la culpabilité insidieuse de ses stratagèmes passés — ce cheval de bois dont la ruse le poursuit encore —, et rongé par cet orgueil funeste qui précipita sa propre perte. L’accent, judicieusement déplacé, se porte sur le traumatisme psychologique du soldat revenant, plutôt que sur la seule geste guerrière.
III. Une démesure budgétaire mise au service de l’authenticité
Adaptant ce texte séminal avec un budget proprement pharaonique avoisinant les deux cent cinquante millions de dollars, et s’appuyant sur une distribution d’un éclat considérable, le cinéaste privilégie systématiquement les décors naturels aux quatre coins du globe — Grèce, Maroc, Islande, Italie — plutôt que l’artifice stérile des fonds verts. Cette mer d’un bleu saphir, filmée dans sa splendeur brute, dispense à l’ensemble une texture tactile, presque charnelle, que nulle reconstitution numérique n’eût su égaler. Le réalisateur, par ailleurs, traite les monstres mythologiques — le cyclope Polyphème, les métamorphoses opérées par Circé — avec les codes assumés de l’épouvante pure, insufflant à ces séquences une noirceur suffocante qui tranche radicalement avec la fadeur édulcorée de tant d’adaptations antérieures.
IV. Quelques haltes trop hâtivement franchies
On regrettera néanmoins que certaines étapes de cette errance légendaire, telle la rencontre avec les géants Lestrygons, se voient expédiées avec une célérité qui frustre quelque peu l’appétit du cinéphile, avide d’explorer plus longuement chacune des épreuves qui jalonnent ce périple funeste.