L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire…

Même sans forcément inspirer la plus grande des confiances, la sortie de L’Odyssée de Nolan éveillait a minima la curiosité. Si Dunkerque et Tenet avaient laissé froid votre serviteur, la franche réussite  d’Oppenheimer permettait d’espérer que Nolan ait retrouvé de sa superbe. On ne pouvait réellement attendre qu’il se hisse au niveau de l’œuvre originale - dont la subtilité et l’intelligence émotionnelle allaient probablement prendre un coup, avec Nolan seul à l’écriture - mais on pouvait légitimement s’attendre à d’autres qualités.


Des qualités indispensables pour réussir un tel film, L’Odyssée en possède certaines, indubitablement. Matt Damon promettait d’être un Ulysse solide, et il l’est bel et bien, quoique trop en maîtrise et pas assez balloté et poussé dans ses retranchements comme son homologue de l’œuvre d’Homère. De réelles erreurs de casting sont cependant à déplorer, notamment sur la paire d'Atrides - Jon Bernthal en Ménélas et Benny Safdie en Agamemnon. Ajoutons à la décharge de ce dernier que même une performance solide n’aurait pu compenser une telle absence d’écriture.


La photo de Hoyte van Hoytema est assez irréprochable, et occasionne de jolis plans - Ulysse errant seul sur la plage de Calypso, Ulysse et Pénélope conversant à travers un écran notamment. Cependant, elle est par moments gâchée par une confiance trop aveugle dans les CGI : à cet égard, les tentacules de Scylla écorchent sérieusement la rétine, tandis que le Polyphème numérique risque de bien mal vieillir.


Le budget se voit bel et bien à l’écran, et la production value est par instants renforcée par de bons choix de décors. Plutôt que de recréer fidèlement un monde grec et méditerranéen plurimillénaire, Nolan choisit d’évoquer autrement le sentiment de dépaysement consubstantiel à l’épopée, L’Odyssée étant précisément l’histoire d’un homme qui dérive vers les confins du monde en essayant de rentrer chez lui. Nos frontières s’étant étendues, l’idée Ulysse abordant sur des îles écossaises (l’épisode de Circé) est ainsi un parti pris bienvenu.


Mais l’ensemble est plombé par des défauts assez caractéristiques du cinéma de Nolan. La partition de Ludwig Göransson est souvent infâme, ses orgues assourdissantes soulignant avec bien trop de lourdeur des choses déjà bien évidentes, au point d’étouffer les spectateur.ices. Couplé à cette horrible musique, le montage aléatoire produit le ventre mou que représente la deuxième heure, où l’enchaînement sirènes - Charybde - Scylla est inintéressant et a du mal à masquer le poids du cahier des charges, et où le tunnel de dialogues (un parmi d’autres) du voyage dans l’Hadès achève de parachever le manque de rythme de ce 2e tiers. Preuve de ce manque de rythme, les deux flashbacks montrant le sac de Troie apportent finalement peu au récit et le ralentissent considérablement.


Cela nous amène au principal problème du film, à savoir l’écriture proprement dite. En effet, Nolan n’a pas forcément conservé les bons éléments. La triade mentionnée ci-dessus était tout à fait dispensable, de même que le voyage de Télémaque à Sparte. Nolan fait sauter « Mon nom est Personne », réplique célébrissime mais pas très cinégénique, mais il ne transpose pas du tout le jeu langagier en images - et c’est une perte trop lourde dans une œuvre où l’identité est une question si centrale… 


Cette perte de subtilité par rapport à l’œuvre originale est malheureusement confirmée par la fin abrupte du film, où les crédits défilent dès qu’Ulysse a abattu les prétendants. Justement, l’œuvre originale prend le temps de s’attarder sur les retrouvailles d’Ulysse avec Pénélope et Laërte après le massacre, dans une élégie émouvante où se répare le peu qui peut l’être après vingt années de traumatismes, de déshumanisation, de perte de l’identité, d’arrachement à la famille.


Nolan tombe aussi dans le gros travers de privilégier la littéralité au détriment de l’évocation, en témoigne une mise en scène  pas expressionniste et trop peu hallucinatoire. Ulysse est un traumatisé sanguinaire qui dérive en mer pendant 3 ans, se drogue au lotus pendant 7, et est un exilé pendant 20 ans - bien sûr qu’il est censé manquer de lucidité et pencher vers la folie. 


Cependant, le discours de Nolan sur la croyance n’est pas si inepte, et est peut-être le seul élément qui interroge la littéralité du récit. Mentionnons ainsi un Ulysse qui doute de la vengeance de Poséidon, et une Athéna dont le visage est celui d’une femme décapitée durant le sac de Troie - est-elle vraiment une déesse apparaissant à Ulysse, ou simplement une hallucination de ce dernier ?


Ajoutons enfin les traitements aux fortunes diverses des personnages féminins. Nolan fait intelligemment de Circé une femme qui se prémunit contre les exactions de soldats, et lui offre la meilleure scène du film, avec la transformation (ou la révélation) des compagnons en porcs, qui lorgne du côté du body horror et offre un modèle de montage. Il explicite les sévices qu’Hélène subit de la part de son mari (et de Pâris), mais enferme Pénélope dans une vision un peu trop caricaturale (dommage, Anne Hathaway est très convaincante), tandis que l’écriture de Calypso se limite à Charlize Theron sortie d’une pub Dior.




2800 ans d’exégèse, 250 millions de budget : avec de tels moyens, dommage que Nolan ne se soit finalement pas plus mouillé dans ce qu’il raconte.


kegofglory
5
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le 16 juil. 2026

Critique lue 84 fois

kegofglory

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8

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