Il y avait quelque chose de presque intimidant à l'idée de voir L'Odyssée. Adapter Homère avec 250 millions de dollars, du vrai IMAX 70mm et Christopher NOLAN aux commandes, c’est l’équivalent moderne d’envoyer un navire en territoire inconnu : le naufrage est possible, mais le voyage est irrésistible.
Après le carton mondial d'Oppenheimer, comment rebondir sinon en visant plus haut, plus grand, plus fou ? La réponse, on la connaît désormais. Je suis sorti de la séance avec l'envie irrépressible d'en parler.
Une Odyssée qui ne triche pas avec le mythe
Première bonne nouvelle : Nolan n'a pas cédé à la tentation du péplum balisé. Il s'est appuyé sur la traduction d'Emily WILSON, réputée pour sa lecture plus crue et plus humaine du texte grec, et sur l'héritage visuel de Ray HARRYHAUSEN pour ses créatures. Le résultat est un film qui prend Homère au sérieux sans jamais devenir un cours magistral poussiéreux. Le cyclope, en particulier, semble faire l'unanimité et je comprends pourquoi : la séquence est tendue, physique, presque horrifique par moments, à mille lieues du monstre en carton-pâte qu'on pouvait craindre.
Ce qui frappe également tout au long du film, c’est la manière dont NOLAN filme la mer, les bateaux, les corps : tout est lourd, tangible, épuisant.
Le film bénéficie, durant ses presque 3 heures, d'images absolument sidérantes grâce à un choix constant de nous ancrer dans le concret – le bois qui craque, les voiles qui se déchirent, les visages mangés par le sel – plutôt que d’épater à coups de CGI désincarnés.
Sur IMAX, le film prend une dimension presque physique : chaque tempête, chaque accostage sur une île inconnue est un choc de textures, de vent, de bruit.
On retrouve ce que certains décrivent comme le sommet de ce que NOLAN a cherché avec l’IMAX : une immersion totale, où la mise en scène ne se contente pas de grossir l’image mais de nous avaler dans la mécanique du voyage.
Filmé au Maroc, en Grèce, en Italie, en Écosse, en Islande et à Malte, le film a une ampleur visuelle qui justifie à elle seule le détour en salle IMAX si vous en avez une près de chez vous. La photographie de Hoyte VAN HOYTEMA et la partition de Ludwig GÖRANSSON font le reste : c'est un film pensé pour l'écran le plus grand possible, et ça se voit à chaque plan.
Ulysse, le héros qui vacille
L'autre grande réussite du film, c'est son Ulysse : Matt DAMON porte le film sur ses épaules avec une sobriété qui paie surtout dans la dernière ligne droite. On y voit un homme rongé par les années perdues et les compagnons qu'il a vus mourir. Ce n'est pas un héros flamboyant, c'est un survivant, et ça se sent.
Le scénario refuse l’icône propre et triomphante, pour le transformer en homme épuisé, hanté, dont la légende se fissure au fur et à mesure que le voyage s’étire.
Là où le récit original pouvait être lu comme une suite d’exploits, NOLAN insiste sur la culpabilité : les décisions d’Ulysse coûtent cher à ses hommes, et chaque escale laisse des cicatrices, faisant du récit une immense réflexion sur la désillusion de l’après‑guerre et la difficulté de se pardonner soi‑même.
Autour de lui, le film rassemble un casting impressionnant : Anne HATHAWAY (Pénélope), Tom HOLLAND (Télémaque) et Robert PATTINSON forment un ensemble solide, tandis que Charlize THERON (Calypso), Samantha MORTON (Circé), John LEGUIZAMO (Eumée) ou Himesh PATEL (Euryloque) complètent une galerie de seconds rôles très fournie. On pourra toutefois peut-être reprocher au film de laisser certains personnages secondaires un peu en retrait, dans cette mécanique à grande échelle.
Le poids de l'ambition
Et c'est peut-être là que le bât blesse un peu. L'Odyssée est un film qui en fait beaucoup, parfois trop : trois heures, une succession de péripéties, une volonté de caser les grandes étapes du poème, et des clins d'œil à une Histoire grecque plus obscure (les fameux Peuples de la Mer, qui feront sourire les passionnés d'antiquité), le scénario peut avoir tendance à s'éparpiller. Même en étant admiratif du travail réalisé sur le film, on peut trouver que sa première partie enchaîne les morceaux de bravoure sans toujours prendre le temps de les relier par un fil thématique clair.
Ce n'est qu'au dernier acte que tout se resserre et que l'émotion, longtemps maintenue à distance, frappe enfin de plein fouet : la résolution émotionnelle, la manière dont le film boucle son discours sur le pardon et l’innocence perdue, « récompense le voyage » et donne à l’ensemble une vraie puissance rétrospective.
C’est typiquement le genre d’œuvre qui peut sembler déséquilibrée au premier visionnage, mais qu’on imagine très bien grandir avec le temps, une fois le souffle retombé et les séquences clés réinstallées dans notre mémoire.
Polémiques, casting et réception passionnelle
Inévitablement, un tel mastodonte déclenche des polémiques : choix du casting, accents jugés « trop américanisés » (en tout cas pour ceux qui regarderont le film en VO), design du bateau d’Ulysse, expressions contemporaines qui font tiquer les puristes.
Ces reproches ont fleuri dès les premières réactions, et bien que n'ayant pas empêché une avalanche de retours positifs, on sent déjà poindre la fracture habituelle : des avis très enthousiastes qui saluent la matérialité, l’ambition et la mise en scène, et des billets plus tièdes qui dénoncent le côté démonstratif ou le manque de chaleur.
Mais cette polarisation fait aussi partie de la vie du film : L’Odyssée n’est pas fait pour plaire à tout le monde, il est fait pour être discuté, débattu, reconsidéré – et c’est probablement ce qui le rend passionnant.
Conclusion personnelle : un grand film imparfait, mais nécessaire
Sans surprise, les avis divergent selon qu'on cherche un chef-d'œuvre parfait ou qu'on accepte les aspérités d'une œuvre ambitieuse. Certains critiques, enthousiastes, parlent déjà du meilleur Nolan à ce jour ; d'autres, plus mesurés, saluent une réussite technique et actorale tout en regrettant une direction parfois inégale.
Pour moi, L’Odyssée est exactement ce qu’on espère secrètement d’un « film‑événement » : non pas une machine parfaitement huilée, mais un grand geste de cinéma, traversé de fulgurances, de choix discutables, d’aspérités qui donnent envie d’en parler après la projection.
Entre sa mise en scène très incarnée, sa relecture du mythe à travers la culpabilité et la masculinité, sa manière de flirter avec l’horreur et sa capacité à rester spectaculaire sans renier son propos, le film mérite largement le déplacement en salle.
8,5/10