Cette sortie du nouveau film de Nolan a suscité le débat avant même que chacun ait pu le découvrir. D'abord, il y a eu la promotion du format IMAX : selon certains, c'est exclusivement dans ce format qu'il faudrait voir L'Odyssée, au motif que le cinéaste a choisi des caméras IMAX pour tourner son film. Pourtant, une œuvre cinématographique doit pouvoir fonctionner dans plusieurs conditions de projection. Sans cela, elle révèle assez vite une limite de sa propre mise en scène.
Par ailleurs, beaucoup se sont indignés sur des polémiques stupides avant même la sortie du film en apprenant par exemple qu'Hélène de Troie était incarnée par une actrice noire. Ces personnes ont décidé toutes seules qu'Hélène, dans la mythologie, était blanche.
De fait, une triste vérité s'impose. Même en voulant parler d'un film, certains savent malheureusement bien montrer que le cinéma n'est pas ce qui forge leur intérêt.
Passons maintenant au film lui-même.
Cette fois, le spectateur potentiellement allergique à la « sauce nolanienne » pourra être rassuré. Il n'y a ici ni concept pseudo-scientifique à expliquer laborieusement ni démonstration alambiquée. Nolan reprend au contraire un récit universellement connu pour en proposer sa propre adaptation : L'Odyssée d'Homère. Une épopée mythologique qui a servi de matrice à une multitude de récits au fil des siècles.
Pour ceux qui ne sauraient pas encore de quoi retourne le mythe, en voici un bref résumé. Après la guerre de Troie, Télémaque part à la recherche d'informations sur son père Ulysse afin de savoir si celui-ci a survécu au conflit. Pendant ce temps, sa mère Pénélope attend désespérément le retour de son époux, tout en subissant la pression de prétendants qui cherchent à la contraindre au remariage.
Beaucoup présentent déjà cette adaptation comme le grand spectacle de l'année. Les lignes qui suivent ne rejoindront pas totalement cet enthousiasme.
Certes, la dimension spectaculaire — principal argument de promotion du long-métrage — n'est pas usurpée. L'ampleur du budget se ressent dans les décors, les effets visuels et l'ampleur des séquences. Pourtant, les scènes d'action ne paraissent pas toujours très lisibles. Certaines deviennent même franchement brouillonnes, tant il est parfois difficile de comprendre précisément ce qui se joue à l'écran. Ce qui est gagné en vitesse est perdu en tension dramatique. La scène finale, celle de la vengeance d'Ulysse, en constitue sans doute le meilleur exemple : les personnages y enchaînent les gestes dans une chorégraphie parfois si frénétique qu'elle finit par affaiblir l'intensité du moment.
Sur le plan de la structure, Nolan reste fidèle à ses habitudes en faisant s'entrecroiser plusieurs récits. Toutefois, pour rendre à Homère ce qui appartient à Homère, cette organisation est déjà celle du poème originel. Les connaisseurs de l'œuvre ne devraient donc pas être particulièrement déstabilisés.
Les différentes séquences s'enchaînent avec une certaine fluidité mais un problème de rythme apparaît malgré tout. Le cinéaste expédie des scènes où la tension aurait pu être davantage exploitée — notamment celle du Cyclope — tout en s'attardant sur des dialogues qui sont trop explicatifs (écueil récurrent du cinéaste). Le déséquilibre finit par nuire à l'émotion autant qu'au souffle du récit.
Comme souvent chez Nolan, la question du temps occupe une place centrale. Or, dans L'Odyssée, le temps qui passe constitue l'un des thèmes fondamentaux du récit. Pourtant, cette dimension peine à trouver une véritable incarnation visuelle.
A titre d'exemple, lorsque Ulysse revient enfin à Ithaque après des années d'errance et de souffrance, son apparence ne semble guère traduire le poids du temps. Une barbe plus longue paraît être la principale idée de mise en scène choisie pour exprimer cette transformation, ce qui demeure assez pauvre au regard de l'expérience traversée par le personnage.
Le même problème concerne Télémaque. Lui aussi entreprend un voyage initiatique qui s'étend sur une certaine durée. Pourtant, alors même qu'il revient sans avoir obtenu la réponse qu'il cherchait sur le sort de son père, il apparaît pratiquement inchangé. Le film peine ainsi à montrer combien le temps transforme les êtres.
De manière plus regrettable encore, Nolan semble réduire L'Odyssée à un blockbuster spectaculaire et laisse quelque peu de côté la tragédie profondément humaine qui constitue pourtant le cœur du texte d'Homère : celle d'un homme confronté à la perte, à l'absence et au désir impossible de retrouver le monde qu'il a quitté. Il évoque ses thèmes, sans jamais toutefois les développer réellement.
À cela s'ajoute un choix de distribution qui participe à cette impression de blockbuster spectaculaire. Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway et l'ensemble du casting livrent des prestations convaincantes. Pourtant, la présence de visages hollywoodiens aussi identifiables tend à réduire l'exotisme du récit.
Nolan propose donc un spectacle honnête mais qui reste prisonnier des limites de son propre cinéma. Car L'Odyssée n'est pas seulement le récit d'un homme qui traverse les mers pour retrouver son foyer : c'est celui d'un homme que le voyage transforme irrémédiablement. Chez Homère, la mer est une épreuve autant qu'un décor, un espace où le temps, la solitude et la perte façonnent les individus. Nolan en conserve la grandeur visuelle, mais peine à en retrouver le vertige.
Son Ulysse rentre à Ithaque, mais il ne semble jamais avoir véritablement quitté le monde d'avant.