Autant le dire tout de suite, ce n'est pas le meilleur Nolan, voire même le plus mauvais opus de sa filmographie. Montage raté, casting raté, format IMAX superfétatoire... Malgré de l'ambition et quelques bonnes idées, Nolan se noie plus vite que le héros dans cette Odyssée, récit mythique inadaptable dans un format one shot.
Le film démarre par une première partie très verbeuse, des dialogues peu pertinents et sans fin entre Télémaque et Pénélope, ankylosée par un montage peu inspiré. Au bout de 45 minutes de cette introduction plus ou moins utile, on attend impatiemment de rentrer dans le vif du sujet. La seconde partie du film, le voyage d'Ulysse en lui-même, est plutôt ratée également. Hormis le passage chez la sorcière Circé et la visite chez Hadès, très réussies, le reste est bâclé : attaque sans sommation par des géants Lestrygon déguisés en chevaliers moyenâgeux, Charybde et Scylla expédiés vite fait avec une CGI discount, sirènes qu'on ne voit pas et n'entend pas... La dernière partie, celle du retour à la maison est la seule vraiment réussie (en dépit d'un passage "Captain America" où Ulysse, a priori 20 ans plus vieux que ses adversaires, éclate tout le monde avec un bout de bois pour toute arme). Cette partie du film est bien menée, on sent que le héros a retenu les leçons reçues pendant ses années d'errance, il ne se précipite pas et prépare ses retrouvailles pas à pas, autant que sa vengeance. La tension va crescendo vers le grand final. Le dialogue masqué avec Pénélope est plein d'émotions, tout comme la scène emblématique avec son chien.
Cette impression finale positive ne suffit pas à masquer les nombreux défauts du film. Ulysse semble être le seul à souffrir de l'éloignement de son home sweet home. On ne sent pas ce poids chez l'équipage. En revanche, on nous répète à l'envie que les mecs ont faim. Sur l'île de Circé, sur l'île du troupeau d'Apollon, sur celle du Cyclope, ils ont faim. Et avant même de commencer leur voyage, sur la plage de Troie, les mecs s'inquiètent pour une seule chose : la bouffe ! Notons également de nombreuses petites incohérences surprenantes car non coutumières de Nolan : Cheval géant à semi enfoui dans le sable après seulement 3 jours sur la plage ? Sinon épargné par un soldat de Troie lors de la découverte du cheval, puis qui se retrouve chez Hadès plein de reproches ? Des marins qui débarquent de leur bateau sur une plage de sable devant chez Circé, puis se retrouvent à grimper la même falaise avec en arrière plan une grève entourée de rochers...
Dans le rôle-titre, Damon, sans déjouer, n'a pas le visage d'Ulysse. Hathaway est un peu plus crédible en Pénélope et Pattinson incarne le méchant avec son talent habituel. Par contre, Zendaya en Athéna ça ne passe pas (on voit une adolescente quelconque qui se promène sur une plage et non pas une déesse censée en jeter avec son aura). Ajoutez à cela certains personnages secondaires caricaturaux et sans épaisseur (Agamemnon semble être une copie de Dark Vador, un casque noir sans visage symbolisant une force maléfique) et un équipage d'Ulysse qui remplit tous les quotas ethniques d'Hollywood 2026. Finalement, seule Charlize Theron semble à sa place dans le rôle de la nymphe Calypso, mais son personnage est tellement vidée de son sens que cela en devient risible. Dans l'Odyssée d'Homère, Calypso retient Ulysse, dont elle est amoureuse, contre son gré et il faut l'intervention de Zeus pour qu'elle le relâche. De plus, elle lui offre l'immortalité, ce qu'il refuse obstinément, c'est un des passages clés d'Homère. Dans le film, Calypso n'est qu'une simple confidente qui de plus apparaît comme aidant Ulysse à retrouver sa mémoire avant de repartir. Bref, un contre-sens. Je vais faire mon scénariste en herbe mais il aurait fallu tronquer l'interminable introduction pour développer le passage chez Calypso sur le plan psychologique. Au risque de me répéter, c'est le moment clé du récit antique, quand Ulysse choisit d'embrasser son destin de mortel et accepte la fragilité et l'imperfection de la vie. De même, on a le Cyclope mais pas la ruse d'Ulysse en "Personne", on a la rencontre des morts aux enfers mais pas Achille, etc. Nolan propose une succession de petites tribulations sans âme.
S'il est difficile de critiquer le choix des décors naturels, qui dépend de l'artistique (les goûts et les couleurs) je me permets quand même de souligner l'absence quasi-totale de décors méditerranéens, ce qui pose quand même un sacré problème pour se raccrocher à tout ce que l'on sait déjà de ce mythe ultra-connu et surtout à ses racines. L'Odyssée reste un voyage méditerranéen, ici on ne voit que de verdoyantes collines irlandaises ou des plages de sable noir islandaises. Une option possible pour Nolan aurait été de transposer l'œuvre dans un autre lieu et une autre époque (Cf MacBeth/Le Château de l'araignée).
Enfin, quel est l'intérêt de l'IMAX pour ce film ? Cette technologie permet de s'immerger dans l'image, ce qui fonctionne très bien avec des plans larges et des beaux paysages. Ici, la majeure partie du film présente des dialogues filmés en gros plan. Les rares belles images sont toutes dans la bande-annonce. Pire encore, à aucun moment on ne ressent l'immensité de la mer sur laquelle Ulysse est perdu. Tous les plans de bateau sont serrés. Bref, circulez, il n'y a rien à voir...
En bref, Nolan ne réussit à s'emparer d'aucun des thèmes phares de l'Odyssée et la transforme de façon anachronique en récit antimilitariste et anti-guerre. Et si la dernière partie est la plus réussie ce n'est peut-être pas un hasard, car c'est celle dont le sens est le plus simple à saisir : la vengeance. In fine, ayons confiance dans le futur, comme Ulysse : espérons le retour du Nolan d'Interstellar et d'Oppenheimer !
edit : j'ai appris qu'il y a en fait 7 ou 8 formats labelisés IMAX, avec des ratios d'image forts différents. Je n'ai donc pas vu le "vrai" IMAX et c'est pourquoi certaines scènes m'apparaissaient mal cadrées. A prendre en compte pour nuancer ma critique ci-dessus.