L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

Analyse narrative et symbolique de l'Odyssée de Christopher Nolan

Adapter un mythe comme l'Odyssée est à la fois très simple et très compliqué. C'est une histoire tellement connue qu'elle est attendue au tournant par chaque férus et fins gourmets de mythologie, et en même temps, relève d'un territoire culturel qui bien qu'étant partie intégrante de la pop culture, reste relativement "de niche" pour ne pas offusquer la majeure partie de son audience si jamais elle s'avèrerait "ratée". C'est une œuvre suffisamment riche pour qu'au final, l'adapter relève un peu du "problème de riche" tant il y a de la matière à piocher, et qui par la même occasion, a tant été adaptée/revisitée/interprétée/référencée qu'il peut être difficile de tirer son épingle du jeu et de savoir comment se l'approprier. En clair, le plus gros enjeu de cette adaptation de Nolan était selon moi ce qu'il pouvait apporter au récit pour s'en faire sien. Exercice qui est à mon sens, et ce malgré des imperfections que j'aborderai plus tard, plutôt réussi. Au-delà de l'identité visuelle Nolan aura réussi, vraisemblablement de manière clivante à en juger par les différentes prises de positions sur les réseaux, à instaurer sa propre version de ce récit millénaire.

Pour décortiquer le projet on va se simplifier la vie et se pencher sur l'adaptation en s'attardant sur ce qui semble être les critiques les plus proéminentes au sujet du film, tout en s'aidant du format original, à savoir le récit d'Homère.

Je précise que je n'aborderai ici que l'aspect narratif et symbolique du film, et que je ne prendrai en exemple que des critiques qui me semblent pertinentes dans cette analyse. Si, par exemple, voir Hélène de Troie incarnée par une actrice noire annihile votre suspension consentie d'incrédulité, cette critique n'est pas pour vous.

I. Ulysse, un héros sans hubris ?


On attaque d'emblée par le plat principal avec celle-là. En effet, l'une des critiques principales (qui me soit parvenu tout du moins) est le fait que l'adaptation de Nolan prive complètement son protagoniste de sa célèbre hubris, cause de tous ses malheurs durant son épopée, en le troquant contre un syndrome post-traumatique de la guerre de Troie ; dénaturant donc complètement le propos principal de l'œuvre grecque. Je ne vais pas tourner autour du pot, je ne suis pas d'accord avec cette critique, je serai plutôt tenté de la nuancer car je trouve que l'hubris, bien que présente, aurait pu être exploitée dans des dimensions supplémentaires, contrairement à ce qui a été fait. Mais commençons par le commencement.


a. L'hubris, c'est quoi ?


Petit rappel pour celles et ceux qui n'aimaient pas les cours de littérature et d'histoire au lycée (je ne peux vous en vouloir). Dans la Grèce Antique, l'hubris correspond aussi bien aux mythes qu'aux personnages historiques et à la vie en cité. C'est une notion qui désigne généralement une démesure dans le comportement des Hommes, manifestée à travers leurs passions, leurs orgueils, leurs outrages. Les croyances antiques conçoivent le moïra, littéralement le destin, qui rangeraient les hommes dans des cases prédéterminées selon leur places sociales, origines et relations aux dieux. Pour simplifier, chaque homme se voit attribué au début de son existence une "somme" de bonheur, malheur, de fortune ou d'infortune, une durée de vie etc. Cette somme constituera donc son destin, sa place dans le monde. L'hubris dans ce cas-ci concerne l'homme qui, par démesure, va chercher à avoir plus que ce qui lui est originalement attribué, un homme qui voudra s'élever au-delà de la juste mesure prévue par le destin à son encontre. L'existence de l'hubris, présuppose donc fatalement l'existence de Némésis, la déesse vengeresse, l'incarnation de la punition symbolique et effective de celui ou celle ayant souhaité transgresser des forces supérieures. On comprend donc que la société grecque de l'époque, aussi bien dans les mythes que dans sa réalité la plus tangible, est fondée sur la mesure en tout, la capacité à accepter sa place et son rôle et de s'y conformer, en n'oubliant pas sa mortalité face à l'immortalité des divinités.


b. Le traumatisme comme gasoil principal de l'hubris


La conception commune de l'hubris, à savoir cet excès de narcissisme et d'arrogance, est bien qu'étant en partie vraie, extrêmement caricaturale et réductrice. L'hubris porte sur tous les aspects de la vie, sur tous ses rouages. Ainsi, elle incarne cette tendance à, bien qu'étant mortel, ne pas se penser comme tel. Si on ne pense pas de choses mortelles, on les pense par opposition, immortelles et donc divines. On pense, de manière plus ou moins directe, qu'on peut être divin, et c'est ici que se trouve l'excès. Prenons par exemple, une personne lambda qui, au détour d'une conversation sur la politique, est persuadée que X candidat sortira vainqueur aisément aux prochaines élections. Trop anticiper le futur de cette façon, c'est une forme d'hubris car c'est une manière de penser dominer le temps, alors même que le futur est par définition intouchable, il est le temps des surprises.

Ce qu'il est important de noter dans cette adaptation, c'est qu'Ulysse, à travers sa volonté indéfectible de garder son équipage en vie, alors même que toutes les prophéties lui disent qu'il rentrera seul à Ithaque, nous montre littéralement une manifestation claire et appuyée de son hubris. Lui qui triompha de l'imprenable Troie, ne se résignera pas non plus à tenter de ramener ses hommes en vie avec lui, en dépit de ce que les dieux ont prévus. Il estime pouvoir aller à l'encontre du destin, prendre de vitesse la mort et prétend donc être capable de surclasser le moïra de ses hommes pour une issue qui lui semble plus favorable. Non pas pour la gloire, mais par lassitude de la mort, par peur de voir son chemin être jonché par encore plus de cadavres. Nolan prend le pari de dépeindre le roi d'Ithaque principalement à travers ses regrets et sa prise de conscience autour des horreurs du siège de Troie, mais sa démesure au sujet de sa propre condition vis-à-vis des dieux n'en demeure pas moins présente. Le film se prend donc au jeu de nous présenter un héros techniquement encore plus éprouvé et démuni que dans le récit original, puisque la ruse qui a fait sa renommée, est désormais directement associée à sa plus grande honte. Ici, les séquelles de la guerre accentuent la volonté d'Ulysse à rejeter les plans divins, et toute sa narration vient donc alimenter l'essence même de son hubris : c'est son obstination à refuser la mort d'autrui, et donc par extension sa défiance au destin, qui va achever de graver sa nouvelle vision du monde.


c. "Mon nom est Personne..." Quoi ? Personne n'a dit ça ?


Maintenant qu'on a établi que le film n'a à aucun moment abandonné l'idée d'hubris pour son protagoniste, on va pouvoir revenir plus précisément sur l'argument principal avancé pour justement prétendre que si : l'absence de la fameuse scène où Ulysse, dans un élan d'orgueil, dévoile son subterfuge à Polyphème et lui révèle son nom ; dirigeant donc le courroux de Poséidon sur lui et son équipage. Je vais faire un pas dans le sens des personnes qui s'en plaignent en annonçant que je regrette également l'absence de ce passage mythique… mais pas pour les mêmes raisons.

Déjà, l'honnêteté intellectuelle m'oblige à souligner que ce passage n'a pas été juste effacé mais plutôt remplacé. En effet, à la place on a un Ulysse qui dans un bref excès de rage, décoche une flèche à l'encontre du cyclope lorsque celui-ci jette le casque d'un de ses compagnons morts, à ses pieds. Il expliquera plus tard qu'il a agi sous l'emprise de ses pulsions, au nom de ses camarades morts qu'ils ont été obligés d'abandonnés sur place. On est toujours dans le domaine de l'hubris, c'est cohérent avec l'écriture proposée du personnage, on ne peut donc pas nier qu'on respecte factuellement le cahier des charges ; le reste relève purement de l'appréciation personnelle. Ce qui m'a manqué à titre personnel, dans la scène originale, c'est la double dimension qu'elle aurait pu apporter à l'hubris du personnage.


II. L'épopée mythologique de Ronald McDonald ?


a. L'archétype du militaire américain pseudo critique


Il est un retour mitigé qu'on accole au film avec lequel, sans pour autant sauter à pieds joints dedans, j'acquiesce dans une certaine mesure. Il consiste à souligner qu'Ulysse ne nous apparaît pas vraiment comme un héros tragique grec, mais plutôt comme un stéréotype américain du soldat blanc rédempteur qui va gamberger sur ses actions passées pour les rejeter, sous couvert d'une critique systémique sans pour autant tenter d'y faire quoi que ce soit pour y remédier. Force est de constater que la structure même du récit va dans ce sens, en ce qui concerne le personnage d'Ulysse tout du moins.

Nous avons un récit qui, à la manière des versions antérieures de l'Odyssée, exécute des vas et viens chronologiques en commençant par nous montrer notre protagoniste amnésique chez Calypso (on reparlera de ce choix). Nous avons donc un héros qui a "désappris" les enseignements qu'il a tiré de ses aventures et doit se les remémorer de sorte à saisir pourquoi il doit partir et par la même occasion nous apprendre ce qui lui est arrivé. Le déroulé ainsi que le parti pris d'orienter le récit autour du traumatisme agit dans le sens de la critique puisqu'au final, le personnage ne "change pas" à proprement parlé. En effet, et on le verra lors du dernier acte du film, la prise de conscience d'Ulysse se fait presque instantanément au cours du massacre de Troie. Elle ne vient pas d'une réflexion progressive, accentuée par les aléas de ses péripéties faisant écho au fantôme de ses erreurs passées. Ulysse prend conscience de l'horreur de leurs actes au moment même où ils prennent effet, et ne s'en détournera pas tout au long du film. On nous dépeint donc une image presque naïve et touchante du personnage qui, n'ayant pas pris la pleine mesure de l'horreur de ses actes durant une guerre, verra sa bonne conscience être troublée par les conséquences de celle-ci, le transformant presque automatiquement en homme torturé, disant que la guerre c'est mal. Et on touche probablement ici le cœur de la véritable déception qu'on pourrait apposer à l'écriture de Nolan envers ce personnage : Ulysse est un personnage beaucoup trop lisse.


b. Ulysse l'honorable meurtrier


Je dois admettre que, bien que j'aime le propos apporté par Nolan dans cette adaptation, je ne suis pas forcément fan de l'entièreté de la manière avec laquelle il fait voguer Ulysse jusqu'à sa conclusion. Le roi d'Ithaque ne nous est réellement montré en négatif qu'à travers le fait qu'il ait orchestré le cheval de Troie. A aucun autre moment il ne commettra d'acte nous apparaissant comme moralement répréhensible. Prenons les événements chronologiquement pour y voir un peu plus clair :

  • Il est immédiatement frappé par le caractère néfaste du massacre de Troie, le plaçant "hors" du reste du groupe pillant, massacrant et violant.
  • Lors du massacre des Cicones (le premier village montré entre leur départ de Troie et l'arrivée chez Polyphème) il n'est même pas montré à l'écran, ses hommes sont ceux qui sont au contact des victimes.
  • Face à Polyphème, son arrogance se substitue à son manque de tempérance. Il est soumis à la colère d'avoir perdu des camarades et non à ses propres défauts.
  • Sur l'île de Circé, il ne choisit pas de rester volontairement comme c'est le cas originalement, il n'est là que pour ramener ses hommes et ne commettra donc pas d'adultère consenti.
  • Avec Calypso, il est sous l'emprise du lotus qu'il a ingéré pour la première fois à son insu puisqu'il était inconscient. Son séjour à rallonge sur son île n'est donc pas imprégné de la même mélancolie et contradiction puisqu'Ulysse ne passe pas ses journées à pleurer son chez lui, et ses nuits dans le lit de la nymphe.
  • Le fait que la mort des prétendants résolve le problème d'Ithaque, contrairement à l'original où une intervention divine est nécessaire pour apaiser les tensions du royaume rend le massacre cathartique de fin uniquement légitime, là où le contexte "géopolitique" si tant est qu'on puisse utiliser ce terme en parlant de l'Odyssée, le rend plus nuancé.
  • Dans le film, Ulysse ne cesse de penser à Pénélope (sauf quand il perd la mémoire) et ne la trompera jamais de son plein gré. Dans le récit d'Homère, Ulysse pense avant tout à retrouver ses biens, son palais, ses servants mais ne parle que très peu de Pénélope la plupart du temps (sauf lors de son séjour chez Calypso). On est loin de l'image de l'homme amoureux qui fera tout en son pouvoir pour rejoindre l'amour de sa vie.

En clair, chaque action et décision que prendra Ulysse après son départ de Troie, sera toujours à minima contextuellement et moralement justifié. La souillure du personnage n'en devient donc presque qu'une terminaison idéologique et est moins rattachée à sa propre personne. Certes, il a rendu possible la chute de Troie et a brisé l'hospitalité de Zeus, mais qui va vraiment l'accabler lui plus qu'un autre ? Plus qu'Agamemnon qui est l'instigateur principal de cette guerre ? Plus que n'importe quel autre soldat qui a pillé, massacré et violé ? Lui au moins, on ne le voit rien faire de plus "sale" que les autres se dira-t-on. Je pense que Nolan n'a pas souhaité montrer un personnage trop faillible auquel le public refuserait une empathie volontaire, et une partie de moi comprend ce choix tout autant qu'une autre le regrette. Il m'aurait semblé d'autant plus poignant de voir un véritable changement de comportement et de positionnement chez Ulysse, à mesure que ses traumatismes se rejouent aussi bien dans son esprit qu'à travers ses mésaventures. Rappelons ce court passage de l'Odyssée originale, où Ulysse et son équipage massacrent l'entièreté des chèvres sauvages d'une des îles des cyclopes, alors même que celles-ci ne cherchent pas à fuir, car normalement à l'abri de la chasse. Ils les tuent bien au-delà de leur besoin alimentaire, car c'est ce qu'ils sont conditionnés à être, c'est cette part d'humanité qu'ils arborent en premier dans leur rapport au monde. Ulysse, est un héros civilisateur, il représente l'homme arrogant, nuisible qui apporte aussi grandement la désolation où qu'il passe, principalement pour assouvir ses envies et notamment sa curiosité. Difficile de prendre un tel homme comme modèle, aussi rusé et intelligent fût-il. Je pense que se dispenser de cette ambiguïté là a rendu le récit plus manichéen, ce qui peut accentuer cette impression de "rédemption de surface", quand bien même le fond du propos est pertinent. De plus, cette vision aurait également permis, à mon sens, de mettre encore plus en valeur la lourdeur poignante de son monologue de fin vis-à-vis de lui-même et de la révélation autour du "peuple de la mer". Il aurait été intéressant de pouvoir pleinement ressentir que le personnage est touché par les défauts qu'il condamne à la fin du film, pour montrer que nous glorifions les mauvaises choses. Ce sont les Ulysse de ce monde, qui l'ont laissé dans cet état.

Sa culpabilité ici, bien que narrativement intéressante, n'apparaît pas tant comme une tâche réelle sur le personnage, mais plus comme une tare substantielle appartenant propos. Alors oui, cela se marie bien avec la morale de fin (on y reviendra), il est juste dommage de ne pas avoir assumer pleinement de montrer à l'écran un héros viscéralement problématique afin d'ajouter une grille de lecture dans la définition d'un nouvel héroïsme.


c. Un film de guerre politique trop éloigné de son propos de base ?


Beaucoup s'accordent à dire que l'Odyssée n'a pour seule vocation de raconter le retour d'Ulysse à sa patrie, de mettre en place ce que la littérature grecque antique désigne comme le nostos, ce schéma mettant en scène le retour chez lui d'un héros, le plus souvent par la mer, durant lequel il devra surmonter des épreuves successives. Même s'il est indéniable que l'épopée homérique correspond à cette structure narrative, il est important de rappeler qu'elle ne se limite pas qu'à cela et que l'adaptation de Nolan lui rend hommage. Déjà parce qu'il serait malhonnête de dire que l'Odyssée de Nolan ne respecte pas ce pattern. Le fait qu'Ulysse prenne conscience, notamment à travers le chant des sirènes, qu'il ne souhaite peut-être pas réellement rentrer chez lui n'est absolument pas contradictoire avec le fait qu'il cherche à rentrer à Ithaque. Beaucoup fantasment le combat qu'Ulysse mène pour rentrer chez lui, en oubliant que dans l'œuvre originale, il passe littéralement une année entière chez Circé, et ne reprend la route que parce que ses hommes lui disent qu'il serait temps d'y aller. En termes d'homme pressé de retrouver son foyer, on a vu mieux.

Je pense que ce point de critique aurait pu être évité ou à minima atténué, si Nolan avait décidé d'introduire Achille dans son adaptation, tel qu'il est censé apparaître normalement. A l'origine, lorsqu'ils se retrouvent face à Tirésias aux enfers, Ulysse et ses camarades se retrouvent face à tous les défunts de la guerre de Troie et plus encore. Ulysse cherchera même à étreindre sa défunte mère, sans pouvoir y parvenir puisque les morts sont ici décrits comme des "rêves", des apparitions fantomatiques, des êtres sans substance. La scène questionne ici le rapport à la vie et à la mort, et le dialogue entre Achille et Ulysse le souligne très bien. Lorsque le plus terrible et le plus grand des guerriers de la guerre de Troie se dresse face à Ulysse, contre toute attente, il n'en retire aucune gloire ni aucune prétention. Bien au contraire, il ira jusqu'à dire au roi d'Ithaque qu'il regrette les choix de sa vie terrestre et qu'il préfèrerait être au service d'un fermier qu'être au royaume des morts. Des mots ayant une portée hautement significative de la part de celui qui a choisi l'héroïsme de la gloire à une vie longue cachée dans l'ombre de l'anonymat. Des mots qui auraient sans nul doute, portés encore plus haut le discours du film, qui s'applique à remettre en question la pertinence d'une telle guerre et ses effets néfastes aussi bien sur ceux qui la subissent que ceux qui la prodiguent.

Il est important de rappeler que l'Odyssée, ayant été reprise et traduite un nombre incalculable de fois à travers les âges, il est difficile de réellement déterminer quelle traduction serait "la bonne" ainsi que quelle version du mythe serait la plus "juste". Nolan lui-même s'est d'ailleurs profondément inspiré des travaux de traduction de l'américaine Emily Wilson sur le sujet. Ce que je veux dire, c'est que certains partiront du principe qu'il faut une lecture profondément politique à cette épopée, d'autres diront qu'elle ne devrait exister qu'au travers d'un regard mythologique, certains se verront même lui prêter une identité romanesque. Peu importe la vision qu'on décide de porter en priorité sur notre interprétation des récits homériques, on ne peut nier que les textes originaux portent en eux le potentiel d'une critique en substance de la guerre et du rôle social qu'elle tient. De plus, l'Odyssée ne raconte les aventures d'Ulysse que relativement tard. Tout son commencement ainsi que la majeure partie de ses chants portent sur la vie à Ithaque, les voyages de Télémaque, en clair la vie à la cité (même si ce terme est encore anachronique à cette époque). L'Odyssée n'est pas tant le récit des voyages d'Ulysse que celui de son retour, du bon retour. Le retour qui permettrait de le faire revenir légitimement, retrouver ce qui lui appartient et lui permettre d'assurer la succession de sa lignée au trône d'Ithaque. Le choix de raconter ses errances sous le prisme d'un homme accablé par les horreurs passées, le rendant ainsi incompatible avec un retour à la normale immédiat, n'est absolument pas hors de propos. On choisit dans ce cas de figure, de raconter l'histoire sous le joug d'un traumatisme collectif invisible au premier abord, pour le laisser prendre toute sa place au fur et à mesure.

Cette histoire, c'est celle du retour d'Ulysse, du retour à la "normalité" puisque la morale finale consiste à faire un pas en arrière et regarder ce qu'on a fait du monde. Retour à la normalité qui fait sens, quand on sait que dans la version d'Homère, Ulysse et Pénélope se retrouve réellement autour de leur lit conjugal, dans leur chambre. On a donc ici un double visage porté par l'adaptation de Nolan : le premier nous montre l'Odyssée en tant que récit initiatique où Ulysse doit acquérir une acceptation délibérée de la condition humaine. Le second, plus identitaire, où le réalisateur britannico-américain renoue avec le mythe du chef légitime qui rentre seul, ressourcé. Cette vision intervenant dans un monde aux contextes géopolitiques et sociaux très instables, Hollywood fait le choix de ressusciter un récit à l'aide d'une formule extrêmement rassurante : celle d'un homme qui va redécouvrir d'où il vient pour savoir où il va, plaçant ainsi le curseur sur une expérience individuelle et non sur une mise en œuvre collective. Comme nous le disait Roland Barthes, critique littéraire et sémiologue français, les mythes fondateurs sont systématiquement remis sur le devant de la scène à chaque époque, afin d'y apposer et naturaliser ses propres valeurs par son biais.


III. Les hommes viennent d'Arès et les femmes d'Aphrodite… non ?


a. Des divinités à la fois incarnées et essentialisées


La place du divin dans l'adaptation de Nolan a aussi grandement fait parlé. Tantôt Athéna existe, tantôt elle est le fruit de l'imaginaire torturé d'Ulysse. Chacun aura sa propre interprétation à ce sujet et je ne pense pas qu'il y ait fondamentalement une bonne ou une mauvaise réponse à cela. A titre personnel, j'ai interprété le divin comme étant existant, mais jamais personnifié. Athéna apparaît à Ulysse, selon moi, sous les traits de la jeune prêtresse décapitée dans le temple de la déesse de la guerre et de la sagesse, car elle incarne cette "nouvelle sagesse" qui grandit en Ulysse à travers son regard changé sur ce qui a été et ce qui est. Cette sagesse qui va, telle une métaphore filée, suivre le héros au détriment de son bien-être puisqu'elle s'accompagne du profond regret et de la culpabilité que ressent Ulysse sur ce qui a été fait. Athéna passe donc d'une figure ouvertement protectrice dans le récit d'Homère, à une figure beaucoup plus passive et initiatique dans l'œuvre de Nolan. Elle n'est plus là pour plaider la cause d'Ulysse auprès de Zeus, ni pour le déguiser en mendiant, mais sert désormais de catalyseur, de baromètre sur la conscience du personnage, incarnant ainsi la sagesse qu'il est censé trouver à travers la souffrance de son retour, cette nouvelle raison et clarté de vision qui doit l'habiter pour revenir en homme digne.

De la même manière, chez Homère, Zeus envoie Hermès, à la demande d'Athéna notamment, libérer Ulysse de l'emprise de Calypso afin qu'il reprenne la mer vers Ithaque. Ici, aucune divinité n'apparaît physiquement, mais Zeus va plutôt s'incarner dans les éléments, dans l'essence même du monde qui les entoure. On pensera à ces scènes où Calypso, en compagnie d'Ulysse, entendra vrombir le tonnerre au loin, et y réagira avec une volonté de faire retrouver ses souvenirs au roi grec, découlant plus de la crainte, d'une obligation, que d'une réelle envie. Et en ce sens, j'aime beaucoup cette manière de retranscrire le divin.

Dans les vers homériques, il existe un passage où Zeus, parlant du meurtre d'Agamemnon orchestré par Egisthe son frère adoptif et Clytemnestre son épouse, prononcera ces mots : "hélas, voyez comment les mortels vont juger les dieux, c’est de nous que viendraient tous les malheurs, alors qu’eux-mêmes par leur propre fureur, outrant le sort, se les attirent". Je trouve que ces vers, illustrent parfaitement aussi l'une des tragédies mise en avant par les thématiques du film. Enfermés dans la causalité et la finitude de leur condition, les êtres humains seront souvent tentés de blâmer les dieux pour leurs actions ou inactions, sans se rendre compte que parfois, ils s'auto-déterminent dans leur malheur. Le divin n'a pas besoin d'être exubérant, d'être omniprésent quand ils apparaissent comme une évidence du monde qu'il faut écouter. Athéna dira d'ailleurs à Ulysse, juste avant la scène du tonnerre avec Calypso, "who doesn't understand thunder ?/qui ne comprend pas le tonnerre ?" Les dieux sont ici sous-entendus, murmurés, ils incarnent les éléments, et renvoient aux autres personnages ce qu'ils sont censés comprendre.


b. Des femmes importantes mais pas trop


On arrive à la partie qui m'aura fait le plus rire à écrire, puisqu'on va causer écriture de personnages féminins dans un film de Nolan, et ça généralement, c'est toujours savoureux. Je vais commencer par mettre le crédit là où il est dû, le personnage de Pénélope est globalement réussi. Elle n'incarne pas que cette femme qui attend éperdument son mari, mais également la dimension politique du texte original qui mentionne cette femme qui ruse elle aussi, qui se bat de manière plus ou moins directe pour tenir le trône de son mari. Elle qui aura persisté pendant une vingtaine d'années ne se privera pas pour le faire savoir à Télémaque, qu'elle était bien présente, qu'elle a tenu la barre du palais. Nolan aborde même du bout du doigt la partie plus complexe de Pénélope qui originalement désire d'une certaine manière l'attention des prétendants malgré la situation, lorsqu'elle a cette conversation avec Antinoos qui tente de la persuader qu'elle mérite de passer à autre chose et qu'il prendra soin d'elle. Sans évidemment aller jusqu'au bout de l'idée pour ne pas déroger au trope du mari et de la femme éperdument amoureux et parfaits l'un pour l'autre. Pour autant malgré le manque de risque, la façon dont elle est montrée à l'écran l'honore et c'est probablement l'un des personnages qui m'aura fait le plus plaisir à l'écran, tant dans son affirmation de soi que dans sa résilience. Elle déroge de sa contrepartie homérique qui elle ne souhaitait pas nécessairement la mort des prétendants, en optant pour l'option de tout brûler et de s'enfuir pour rester digne et fidèle à son rang.

Il est très dommage que ce traitement n'ait pas réussi à suivre le rythme pour les autres personnages féminins de l'adaptation. Ce qui d'un côté nous a permis quelques barres de rigolades, à coup de blagues sur l'incapacité qu'à Nolan à donner plus de quatre lignes de dialogues intéressantes à ses personnages féminins, m'a d'un autre côté grandement laissé sur ma faim. Alors attention, j'entends bien que le film étant déjà conséquent en terme de contenu et de durée, il n'était pas vraiment possible de fournir un arc narratif complet et satisfaisant à tous les personnages. Toutefois, dans le cas de Circé et Calypso, il est regrettable que de telles entités soit passées aussi rapidement sans plus de profondeur dans leur propos. Les deux femmes sont, dans le voyage initiatique d'Ulysse, les deux faces d'une même pièce, aussi similaires que différentes.

Circé, fille d'Hélios le dieu soleil, transforme les compagnons d'Ulysse en cochons, mais l'accueille si bien par la suite, qu'il décidera de rester à ses côtés volontairement durant une année entière avant que ses hommes ne le somment de partir. Le paradoxe de Circé est qu'elle est une très bonne hôtesse, mais offre à Ulysse ce contraste avec une épreuve animalisante. Elle lui permet également de communiquer avec les morts, lui offrant donc la vision de ce que deviennent les mortels dans l'au-delà. L'idée c'est qu'elle montre à Ulysse toutes les limitations qui menacent l'être humain et par conséquent qu'il serait absurde de penser trouver une issue salutaire dans la mort.

Calypso de son côté, fait tout l'inverse. Elle propose à Ulysse une quasi divination puisqu'elle lui propose l'immortalité ainsi que la jeunesse éternelle à ses côtés. Elle propose donc au roi d'Ithaque une ascension vertigineuse dans sa condition. Ascension qu'il refusera de lui-même, sans aucune aide divine, mûri par ses expériences et le temps.

Si Nolan rend quand même Circé un minimum intéressante, en la montrant non pas comme une déesse en contrôle mais comme une sorcière ermite qui use de son pouvoir pour révéler le visage animal des hommes venant à sa rencontre, Calypso quant à elle est réduite à une simple présence féminine qui repêcha Ulysse sur sa plage et restera avec lui pendant 7 ans à le regarder manger du lotus. Il est dommage de s'être privé de cette dualité qui aurait pu rendre le récit initiatique d'Ulysse au sein de la proposition de Nolan encore plus impactant, puisqu'on aurait eu droit à un Ulysse qui en dépit de son traumatisme et de la cruauté de la condition humaine, accepte malgré tout de l'embrasser pleinement en refusant l'immortalité, afin de pouvoir porter sur ses épaules mortelles le poids de ses péchés et des vies sacrifiées. Il est d'ailleurs regrettable que la première consommation du lotus par Ulysse soit à son insu, puisque le choix d'y céder ou non ne lui appartient pas et enlève donc de la valeur à son passage chez la nymphe.

Petite mention pour Hélène de Troie, qui passe d'une femme extrêmement perspicace à un simple faciès scarifié. Finie la femme qui, alors que son époux Ménélas pleure les événements de Troie, reconnait instantanément Télémaque et le fait qu'il soit le fils d'Ulysse. Terminée la femme qui avait soupçonné le stratagème d'Ulysse et qui, accompagnée d'un des fils de Priam le roi de Troie, ira jusqu'à imiter la voix des femmes des soldats grecs qu'elle estime avoir été sélectionnés pour être à l'intérieur du cheval en bois. Ici, elle n'aura hélas pas le droit à ne serait-ce qu'une ou deux répliques montrant qu'elle n'est pas qu'un dommage collatéral de la guerre.

Conclusion : Un récit millénaire imprégné de son époque


Comment conclure sur tout ça ? Il est probable que mon retour donne au final l'impression que j'ai beaucoup plus de choses à redire du film que de choses que j'ai appréciées. En vérité, je trouve surtout que les retours ont été relativement "injustes" envers ce film. Le fait de souhaiter un récit presque à l'identique d'une histoire vieille de quasiment un millénaire ne me parait pas être une bonne manière d'aborder des adaptations qui par définition vont imprégner de leur époque tout ce qu'elles toucheront. Malgré ses multiples défauts, je trouve que l'adaptation de Nolan aura réussi à faire vivre un des récits fondateurs de notre société occidentale, tout en reprenant ses codes, ses thèmes, pour les faire résonner avec la corde sensible de notre époque qui les rend encore pertinents.

L'Odyssée est la marque d'une civilisation, l'un des phares guidant la construction culturelle d'une société basée sur les mythes, les récits, et l'imaginaire. Mais c'est aussi la marque d'une civilisation profondément troublée par ses propres maux. Sans parler de l'anachronisme de mettre dans la bouche d'Ulysse l'appellation "âge de bronze", il n'est pas idiot ni hors sol de penser cette histoire en ce qu'elle nous enseigne sur le rapport des hommes à la guerre, à la mort et au retour chez soi. Car c'est bien ce dont il s'agit ici : être capable de revenir. Rentrer oui, mais à quel prix ? Et dans quel état ? Rentrer, pour quoi ? Au nom de quoi ?

L'Odyssée nous montre qu'il faut savoir sortir d'une vie héroïque. Pour cela, il n'existe pas mille chemins. Soit on meurt au combat comme Achille, soit on fait le choix de renoncer comme Ulysse. Renoncer non pas à sa dignité, mais renoncer à sa vie surhumaine. Ulysse c'est l'homme qui décide de ne pas rentrer en héros, mais de rentrer en passeur. A la fois porteur du poids des vies perdues, tel Charon sur son Styx, mais aussi passeur d'un message. On peut reprocher à Nolan d'être resté quelque peu convenu sur la manifestation de sa morale, on peut reprocher une approche trop individuelle pour un problème qui est présenté comme systémique. Pour autant le message est quand même là, compréhensible, même si imparfait. Le peuple de la mer n'attendra pas pour attaquer, car il est déjà là. Le peuple de la mer c'est Ulysse, c'est moi, c'est vous et nous. Ce sont toutes celles et ceux qui participent, sciemment ou non, à un système qui nourrit la méfiance, la discorde. Ce n'est pas un peuple qui se combat à coup de lances et derrière d'immenses murailles. Le message que porte Ulysse, c'est celui de l'avertissement. Un rappel que le plus grand ennemi d'une société avancée, c'est elle-même ; qu'en s'auto-déterminant dans un fonctionnement belliqueux, elle se condamne à se détruire puisque l'ennemi est indissociable d'elle-même.

Dans l'Illiade déjà, Ulysse déplore l'incapacité des Grecs à s'unir face à un ennemi commun. Dans l'Odyssée de Nolan, il constate l'incapacité des hommes à s'unir pour eux-mêmes. Non pas contre, mais pour. Il délivre donc un avertissement sombre, une mauvaise augure, puisqu'il n'implique pas que l'être humain puisse fondamentalement changer, juste fuir. Pourtant, cette fuite c'est aussi une note d'espoir. L'exil d'Ulysse vers l'Ouest, tel le fantasme des explorateurs d'une terre loin à l'Ouest derrière le soleil, où le chaos de notre monde ne se serait pas exporté, est un appel à l'ouverture de l'horizon. Pour être capable de rentrer chez lui, Ulysse a dû apprendre à devenir quelqu'un qui serait prêt à partir pour de bonnes raisons, qui pourrait porter quelque chose d'aussi noble que le repos éternel de ses camarades, un homme qui embrasse positivement la condition humaine en choisissant de porter la mort sans la semer. Et peut-être est-ce là ce qu'il faut retenir de cette proposition cinématographique. Ouvrons nous aux autres, changeons notre manière d'appréhender le monde, pour espérer peut-être, avoir encore un foyer vers lequel rentrer.


Créée

le 21 juil. 2026

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