Que tous ceux qui croient trouver ici une éructation haineuse envers les dérives wokistes passent d’emblée leur chemin : ils n’en trouveront pas la moindre trace. Non que je sois une aveugle thuriféraire des supposées idéologies américaines que notre pays aurait abondamment abreuvées à longs traits depuis les années 70, ni même un chantre décérébré du progrès du genre humain. Mais il me semble que toutes ces accusations sont aussi vaines qu’inutiles, et qu’elles dénotent davantage d’une sorte de mauvaise foi manifeste, qui ne mérite pas qu’on s’attarde à déchiffrer les circonvolutions de l’esprit malade qui en est l’auteur. On pourrait, à coup sûr, arguer que le blond Ménélas et la belle Hélène ne respectent pas les canons classiques de leur représentation. On pourrait ajouter que les jérémiades insupportablement féministes de Pénélope nuisent à la noble patience de la reine d’Ithaque, et que les multiples libertés prises par le réalisateur concourent à détériorer l’essence irréductible de l’œuvre d'Homère. En somme, on pourrait dire que l’Odyssée de Nolan est tout autant la trahison du divin aède que la preuve éclatante de la décadence de notre époque. On serait pourtant très loin de la vérité.
Nolan a certes composé une épopée noire d’un pessimisme amer et parfois grandiloquent, que les longues séquences de bataille saturées d’une musique effrénée alourdissent parfois de leur hypnotique ballet. De bout en bout, la palette chromatique varie entre les pourpres éruptifs et les verts maladifs. Le récit merveilleux et coloré du roi d’Ithaque prend des allures de marche funèbre. Tout concourt à rappeler l’horreur de la guerre de Troie, la brutalité des combats, le poids terrible du triomphe, le soleil noir de la puissance. Les dieux eux-mêmes semblent absents, cantonnés à des émanations lointaines d’une nature déchaînée et à d’évanescents souvenirs désespérés. Le monde de l’Odyssée est celui du regret, de la perte, du déchirement. La plainte et l’amertume, tel est le lot de ceux qui foulent encore ces terres dévastées. Point de salut, semble-t-il, pour ceux qui ont outrepassé la loi de Zeus et sont condamnés à errer dans une nature pourtant magnifiée. En cela, Nolan s’écarte résolument de l’épopée homérique ; en cela, il accomplit aussi la tâche fondamentale du réalisateur : celle d’être un auteur.
Dans son œuvre, le héros polytropoï est hanté par sa propre culpabilité. Elle l’accompagne où qu’il aille, des rivages terrifiants des Lestrygons mangeurs d’hommes jusqu’au banquet des prétendants. Elle l’aveugle, elle le broie, elle le tue. Inlassable, elle le poursuit, des méandres de sa psyché jusqu’aux confins du monde. Elle est l’aiguillon acéré de sa détresse. Rien n’arrête sa morsure amère. Chez Nolan, Ulysse est avant tout le héros du regret, de l’erreur, de la faute ; et en cela, il est d’abord un héros humain. Loin d’être l’homme de la mêtis des Grecs, il incarne une humanité faillible et errante, ballottée d’erreur en erreur en tâchant de trouver une absolution toujours fuyante. En ce sens, Ulysse apparaît moins comme un héros que comme un survivant. Il n’est plus l’homme de la parole mais de l’oubli, non plus la figure de la ruse mais de la fuite. Il n’est pourtant pas une figure christique, dans la mesure où il ne constitue pas pour autant une figure sacrificielle dont la mort rachèterait les crimes. Il est le héros de la faute, le porteur de la honte, le propagateur du mal.
L’Odyssée de Nolan renouvelle ainsi en profondeur le sens d’un mythe maintes fois réinterprété. Tandis que les Antiques voyaient en Ulysse une figure ambivalente, les Médiévaux insistaient sur la fourberie pécheresse du personnage ; nous, Modernes, célébrons son art ambigu de la ruse. Le cinéaste américain, lui, brosse le portrait d’un homme brisé, accablé par sa faute. Le voyage d’Ulysse caractérise l’itinéraire horrifique vers une rédemption qui semble longtemps impossible. Il conte ni plus ni moins que les pérégrinations hallucinées d’un guerrier éreinté par la douleur. Ulysse souffre parce qu’il expie. Et c’est pourquoi les choix de mise en scène servent indéniablement le propos du réalisateur. On a pu dire que son film était terne, vide, atone, sans vie. Qu’il avait vidé l’œuvre originelle de la vivacité de ses couleurs, de la pétulance de son souffle, de la merveille de ses formes. Qu’il avait savamment oblitéré la surnaturelle beauté des figures homériques. Et tout cela est vrai. Non pas parce qu’il aurait fait un mauvais film. Non. Mais parce que l’œuvre de Nolan n’est pas tant une ode au retour que le chant mortifère d’une épopée maudite. Le récit terrifiant narrant sans aménité le poids terrible du triomphe.