Tant de mers, tant de voyages, de terres et de sang versé. Ulysse et le cheval de Troie scellent le destin d'un royaume, d'une légende, mais aussi le début d'une Odyssée, où le souffle des vagues le pousse vers des rivages pleins de pièges que les dieux ont semés au fil de son périple, pour le jouer de toutes les souffrances. Le mettre à l'épreuve de son courage, de sa ruse et de sa volonté.
À l'horizon, Christopher Nolan nous invite cette fois à lever les yeux vers l'infini. Le temps d'un mythe s'autorisant une lecture plus symbolique, sans jamais complètement en trahir l'esprit. Car, selon moi, les légendes ne vivent pas de leur fidélité absolue au récit, mais de leur capacité à traverser les siècles en offrant de nouveaux regards.
Ainsi, celui d'Ulysse, à travers la caméra de Christopher Nolan, nous emmène explorer ces différents mondes sublimés par leur splendeur autant que par leur hostilité. La barbarie des hommes, où les civilisations s'élèvent avant d'être souillées par le glaive. La faim, la soif, les tempêtes et les massacres façonnent autant les paysages que les souvenirs.
Dès lors, le mythe d'Homère retrouve toute sa force, porté par une mise en scène qui ne cesse d'émerveiller et d'effrayer parmi des océans déchaînés, des royaumes oubliés, des monstres et des armées qui ne laissent derrière eux que des cendres, dessinées par la main des dieux, décidant du futur de ces hommes.
Des images d'une richesse visuelle fascinante, qui ne célèbrent jamais la guerre, mais les fantômes d'un passé sanglant, où la gloire laisse place aux blessures de l'âme.
Perdu loin des siens, Ulysse ne suit plus qu'un seul chemin, celui qui le ramène à son fils et à sa reine adorée.
Matt Damon livre une interprétation tout en retenue, donnant à Ulysse une noblesse qui ne repose pas sur les seuls exploits guerriers mais sur la douleur, la sagesse et la compréhension.
Pendant ce temps, sur son île d'Ithaque, l'absence du roi a fait de son trône un théâtre de complots. Entre trahisons et coups tordus, avec des acteurs qui participent pleinement à cette atmosphère pesante, mis à part peut-être Robert Pattinson, seul à ne jamais trouver complètement sa place dans cet univers.
Tom Holland prête à Télémaque toute la fragilité d'un fils qui rêve un jour d'avoir le courage et la grandeur de son père, Ulysse, face à sa mère, Pénélope. Visage d'une reine incarnée par Anne Hathaway avec puissance et dignité, à l'image de ces femmes de marins que rien n'impressionne, ni ne fait plier, et certainement pas tous ces soiffards boiteux, arrogants et prétentieux, qui s'agitent à vouloir prendre sa main et couper la tête du rejeton.
Toutes ces années à attendre, à subir les épreuves du Cyclope, le sortilège de Circé, les sirènes, la colère de Poséidon et bien d'autres, sans oublier la belle Calypso (Charlize Theron). Une éternité aussi séduisante qu'empoisonnée, à la fois mystérieuse et envoûtante, sur cette plage abandonnée. Une déesse qui comprend qu'elle est impuissante devant un tel amour éternel.
Après avoir traversé l'enfer des hommes et des dieux, Ulysse est enfin de retour, porté par un vent épique, vêtu des haillons d'un pauvre mendiant, pour parler de sa conscience et des remords qui le hantent. Rappeler cette part d'humanité que même les plus grandes guerres ne peuvent totalement effacer.
Christopher Nolan transforme cette légende vieille de plusieurs millénaires en une réflexion universelle sur le destin, le pardon et la force d'aimer.
Lorsque les lumières du cinéma se rallument, ce ne sont pas les monstres ni les batailles qui restent gravés dans la mémoire, mais celles d'un homme qui a connu l'exil, mille morts, vu tant de beauté sacrifiée à la folie des hommes, et réalisé que les plus grandes traversées sont celles qui transforment un homme.
Un étranger changé pour toujours, portant malgré tout en lui l'ombre du guerrier qui ne cessera jamais de l'accompagner, et un cœur dont la lumière fut le phare guidant chacun de ses pas vers sa reine tant aimée.