Christopher Nolan nous a habitués aux défis cinématographiques, aux scénarios ambitieux comme aux images époustouflantes. Que nous appréciions son œuvre en général ou que nous soyons plus réservés, il faut lui reconnaître un réel talent, une belle volonté d'innovation, un indéniable statut d'artiste. D'autant plus lorsqu'il nous propose une certaine vision anthropologique comme ici dans son adaptation filmique de l'Odyssée.
Sombre et violent, long, parfois complaisant... voici les premiers adjectifs auxquels nous pouvons penser pendant la projection. Grandiose, cohérent, pertinent... voici ceux que nous retiendrons finalement en prenant un peu de recul.
L'Odyssée ne plaira pas à tous et il ne faut pas le regretter puisque par essence, une œuvre d'art interroge et divise, perturbe et séduit, repousse et attire, sans forcément d'ailleurs que l'on en connaisse immédiatement les raisons.
Il est vrai qu'en suivant docilement à l'écran les aventures de ce rude et courageux chef de guerre visiblement tourmenté, parti combattre par loyauté durant de longues années et impatient de retrouver son foyer, nous assistons à un "son et lumières" furieux et très esthétique mais nous éprouvons assez peu d'émotion, nous n'embarquons pas réellement aux côtés d'Ulysse et de ses compagnons d'infortune, nous compatissons tout juste au douloureux sort de la triste Penelope et de l'impuissant Telemaque. Pour tout dire, on observe une bien jolie coquille mais on appréhende de plus en plus qu'elle demeure un peu vide. Et puis, presque contre toute attente, le héro finit par prendre une réelle épaisseur, et le film avec lui. Les souffrances morales de ce valeureux guerrier que l'on pouvait trouver assez factices prennent du sens et on se laisse agréablement surprendre par des scènes émouvantes. Scènes dont la sobriété révèle à la fois une puissance déstabilisatrice et un message convaincant.
On retrouvera mille films et références cinématographiques dans cette grande Odyssée : de la Planète des singes au Seigneur des anneaux, en passant par Jason et les Argonautes, Gladiator ou même Batman (du même Nolan), mais cet alliage-ci est unique et fera date.
Nous garderons en mémoire des prises de vue d'anthologie, des décors à couper le souffle, des images inaltérables, mais il restera surtout un message, celui d'Homère peut-être, celui du témoin de la fin d'un monde certainement. Le périple d'Ulysse, en équilibre instable sur une ligne de crête séparant le versant des hommes de celui des dieux, ne sert finalement que d'écrin fantastique à un joyau plus métaphysique que minéral, somptueux car salutaire, celui de la remise en question d'une vie.
Fable visuellement impeccable, l'Odyssée nous dévoile surtout, petit à petit, les soubresauts intérieurs d'un homme sans doute extraordinaire mais plus sûrement banal, arrivé au crépuscule de sa vie. Il s'interroge sur l'Humanité, Nolan nous invite à l'imiter. Quelle place y occupons-nous ? Quel est notre rôle ? Ancrée dans la mythologie d'un autre âge, cette Odyssée raisonne étrangement avec notre actualité. Il est question du lien entre les hommes, du génie dévoyé, du mal insidieux, de la nécessité de se déciller, de l'obligation de se décider... à changer le cours funeste de notre destinée commune.