L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

En 2025 naquit à nouveau la curiosité du monde quant à l'annonce du prochain film de Christopher Nolan. Curiosité portée par les impressionnantes prises de vue réelles de navires grecs en Méditerranée, puis atténuée à l'annonce du casting : de grandes stars lassant un public désireux d'un renouvellement des interprètes, a fortiori pour une œuvre aux fondements des classiques européens.


Comme la plupart des œuvres de Nolan, l'Odyssée semble précédée d'une sempiternelle coulée d'encre plusieurs mois déjà avant sa sortie. Nombre de scandales pullulent dans l'espace médiatique, comme un rituel. Cette fois-ci, le film fut visé par des commentaires sur l'aspect woke de l'œuvre dont le principal thème de discorde reste, en 2026, la couleur de peau des acteurs, mais aussi de la troupe Nolanienne, hégémonique et hollywoodienne, les drakkars vikings pour les pentécontères grecs et les costumes non historiques… Les qualités reconnues comme propres à Nolan fusèrent aussi, comme la matérialité de ses images dont les effets numériques sont réduits au minimum, appelant au réalisme absolu grâce à six pays (Maroc, Grèce, Italie, Écosse, Islande, Malte, unique plateau à Los Angeles), aux décors grandioses et accessoires comme le cheval de Troie grandeur nature.

Je considère fondamentale la distance prise avec l'œuvre originale pour débattre du film, étant donné son aspect intemporel et le nombre d'adaptations, de reprises et d'inspirations qui dépasse l'entendement. Au cinéma, c'est une quinzaine d'adaptations ; en littérature, nous ne les compterons plus. Il aurait été de toute manière futile de juger Joyce à sa faculté de pastiche.

De plus, si les costumes non historiques étaient un problème cinématographique, Œdipe roi de PPP serait dépourvu de tout intérêt. Une vision particulière d'un artiste sur une période donnée me semble toujours plus intéressante qu'une simple étude historique objective. Œdipe, comme Ulysse, est un mythe, pas une reconstitution.


Bref, de prime abord, il est clair que l'œuvre en salle est spectaculaire. Les effets spéciaux sont incroyablement réussis, le son est prenant, enveloppant. La photographie est belle, sobre, nette, sans être le point d'orgue du film, se refusant à une proposition plastique renouvelée ou intéressante. La musique de Göransson est dotée d'une particularité, dans son interdiction d'orchestre par Nolan, voulant certainement éviter les redondances musicales de Gladiator et autres péplums modernes. De plus, l'absence de grands groupes de musiciens à l'époque force l'ingéniosité de la reconstitution historique. Des sons d'aulos et de lyre, accompagnés par trente-cinq gongs de bronze, reconstituent le simulacre d'une musique antique originale et adaptée à l'esthétique de l'œuvre.

En outre, sa qualité technique et son pouvoir esthétique (je noterais tout de même les problèmes de mise au point dans l'alternance du focus, chose pourtant impensable dans une telle production, surtout dans des plans rapprochés du visage avec un diaph aussi ouvert, rendant parfois le sujet complètement flou !) émergent de l'œuvre en balayant tout type de complexité intellectuelle, ce pour quoi Nolan éprouvait apparemment une certaine appétence que je jugerais maladroite (Tenet, Oppenheimer). La mise en scène est d'autant plus classique dans un récit qui le semblerait, mais dont la philosophie fait un étrange écho à notre propre modernité.


En effet, l'œuvre d'Homère tient une partie de son intérêt de la focalisation narrative, mise en doute dans le récit, et la façon dont les mots et les images peuvent manipuler l'auditeur, le spectateur. C'est un choix conscient de Nolan d'omettre une telle importance dans le récit.

Pour faire court, le merveilleux de l'Odyssée se concentre dans les chants IX à XII, or ces quatre chants sont contés par Ulysse lui-même, pas par l'aède. Échoué chez les Phéaciens, il a besoin d'une embarcation pour rentrer à Ithaque : Ulysse narre ses aventures en quête d'aide, et tout relève ainsi d'un narrateur homodiégétique douteux. Les chants qui suivront, de retour à Ithaque, feront d'Ulysse un menteur sans vergogne. Et tout cela, aujourd'hui, résonne tellement avec la manipulation de masse, l'IA, le doute constant du récit national et autres romans épiques patriotiques, notamment mis en exergue par l'audiovisuel. C'est l'enjeu moderne auquel nous faisons face, le doute de l'aventure et des récits héroïques et la manipulation derrière des images spectaculaires. L'Odyssée de Nolan passe non seulement complètement à côté de cela, mais représente même ce qu'Homère aurait pu critiquer.

Il y a bien l'aède au début, mais c'est un tiers désintéressé. Ulysse restera un objet passif du récit, un héros classique et hégémonique dont le récit lui est extérieur, réel, non soumis au doute de l'énonciateur.


Des metteurs en scène comme Haneke (Caché, Funny Games) l'ont bien compris et utilisent le médium même du cinéma pour faire passer des idées et un point de vue sur le monde, pour sensibiliser aux images, à leur violence, et démontrer comment leur propre art peut manipuler le public. C'est notre ère, et l'Odyssée est LE texte adapté… Zéro tir cadré…

Nolan dit vouloir adapter l'Odyssée depuis son enfance : « I remember the Sirens and him being strapped to the mast and things like that. I think it's in all of us, really. » Ce sont « ces trucs-là » qu'aime Nolan, des images pures, des icônes vidées de sens.

Adieu les séquences aux subtilités linguistiques avec le cyclope Polyphème, qui ici est simplement muet, réduit à l'essence du monstre. Ainsi, plus de jeu de mots Οὖτις / « Personne », avec μῆτις (la ruse). Les concepts s'envolent au profit de courses poursuites et d'écrans de fumée. Nolan aime le visuel, l'esthétique superficielle d'un monde qu'il ne désire pas comprendre outre mesure. Tout comme Oppenheimer, dont les bribes d'un conflit interne ne germent que timidement, peinant à délivrer un discours sincère et profond sur une tragédie de l'humanité. Tout comme Tenet souffre d'un gloubi-boulga pseudo-scientifique dont la philosophie repose plus sur celle d'un James Bond que sur celle d'un Solaris (Tenet étant en grande partie inspiré par l'essentialisme et le vide d'un J.B.). Il ne semble s'intéresser qu'aux belles images, aux icônes vides, aux détails techniques plutôt qu'à une quelconque analyse sémiotique propre au cinéma et ses images. Les scènes de Calypso souffrent d'une amputation crue, montées parfois en jump cut (dans une conversation, c'est un choix particulier...), et le rythme du film est à certains moments accéléré. Nombreuses sont les séquences d'une seule scène, et le montage final avec Pattinson en est presque burlesque.


Tout le gossip médiatique sur l'Imax est intéressant d'un point de vue technique, au sens kubrickien du terme, mais tous ces détails et anecdotes de production et de casting (Anne Hathaway apprenant le métier de tisserande par exemple), de par leur place prépondérante, forment fatalement un vide. Nolan semble être définitivement un magicien de l'image, un plasticien accompli, plus qu'un esprit d'auteur incompris que certains lui prêtent.


Enfin, d'aucuns critiqueront un certain élitisme dont je semble me targuer, mais ma critique n'est pas tant dans l'essence de ce que devrait être une œuvre, que dans ce qu'elle apporte. L'Odyssée est un texte superbement moderne, et malgré le fabuleux moment que j'ai passé en tant que spectateur, je déplore que tout l'attrait de l'œuvre ne soit réduit qu'à de beaux paysages, une caméra silencieuse, et un casting fanfaron. Je ne considère pourtant pas le cinéma-spectacle comme inférieur, ou oubliable. C'est son lieu de naissance, et il mérite sa subsistance. Il me semble juste dommage qu'avec un budget de 250 millions de dollars, le cinéma ne soit cantonné qu'au rôle de divertissement vide le vendredi soir.

SimonLC
6
Écrit par

Créée

le 21 juil. 2026

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Le Négatif

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