Vu l’événement, L’Odyssée.
Le meilleur résumé, c’est Travis Scott, en barde, qui le donne dans les premiers mots du film : “A face... a fleet... a war... a man... a thought... a trick…”
Depuis les ombres d'un récit multi-millénaire, pour mettre en lumière notre époque, Sir Christopher Nolan offre un appendice à sa trilogie de la guerre (composé, avec Tenet, de deux de ses meilleurs films, Dunkerque et Oppenheimer).
Quelle époque ?
Celle où louvoient les va-t-en-guerre (symbolisé là par cette masse informe et sombre de l'armure d’Agamemnon, cadavre en sursis autant que spectre originel du Chevalier Noir), celle où l'écosystème naturel, déréglé à force d’avoir été bafoué, se rappelle aux êtres vivants par la violence climatique (avec cette idée réaliste d'incarner les Dieux, comme Zeus ou Poséidon, par les éléments eux-mêmes, l'orage et la houle), celle où l'esprit de vengeance fracture l'unité des humains (vengeance des femmes meurtries par les siècles, des peuples spoliés ou des petits rois vérolés par l’ubris).
Pour dire notre temps, Nolan, dialecticien en acte, vient fureter l’un des points matriciels de notre civilisation, le chant du poète aveugle, pour en dresser la critique. En mettant en crise l’hymne d'Homère, le cinéaste britannique révèle la violence des hommes, notamment à l'égard des femmes (avec ce plan furtif et itératif du visage de la statut d’Athéna décapité par l’ire d’un soldat) et de ce que nos temps appellent “les minorités” (Elliot Page, acteur transgenre, première victime parmi la horde de cadavres qui suivra, ou la magnifique Lupita Nyong'o, “magnifique” parce qu’elle incarne la plus belle femme de Grèce, au visage alors scarifié par la cupidité lascive des puissants).
Nolan a réussi à faire du récit le plus conservateur - salutaire alors dans une Grèce antique fracturée par des guerres intestines - concentré autour d’un retour à la maison et du statu quo politique comme horizon ultime de l'homme, une grande fable sur les aspirations complexes de la Gen Z, entre souci de réparation sociale (incarnée par le duo Télémaque / Athena, Tom Holland / Zendaya) et souhait de parricide. Autant de motifs ultra-actuels que, en évoquant l'Antiquité, Nolan nous rappelle comme universels.
Cette représentation sciemment contemporaine de ce mythe fondateur rend à la fois caducs tous les cris d’orfraie qui s’insurgent contre l’irrespect de la réalité historique (rendant plus que jamais nécessaire l’éducation à ce qui définit le geste de création) et pertinents la nécessité d’adapter cette “vieillerie”, dans une industrie hollywoodienne gavée de licences.
Comme le récit d’Homère, Nolan compose son film, jusque dans les hachures de son montage (dont l’articulation en épiphanie n’est pas sans rappeler certains effets de signature de Malick), de façon à attiser les exégèses, et ainsi d’inclure les spectateurs dans le processus dynamique de l’oeuvre.
Parmi les multiples pistes de lecture, nouées comme les têtes d’une hydre, il y a celle, méta, qui rapproche le film du “Parrain”. Comme dans ce chef-d’œuvre de Coppola, où plus que Don Carleone comme figure jupitérienne autour de laquelle gravitent ses fils, le film de 72 conte le récit de la filiation héréditaire de Brando avec l’Actors Studio, le casting de “L’Odyssée” s’articule aussi comme une généalogie.
Matt Damon, en Ulysse, interprète en seconde lecture cette figure matricielle de la masculinité fragile issue du cinéma indépendant (du anti-héros roublard dont Will Hunting a été le parangon), de la cuisse duquel est née une grande partie du “mumblecore” et de ses succédanés (représentés là par Robert Pattinson, Bennie Safdie, Elliot Page, Lupita Nyong’o, Zendaya, etc.). Sans compter enfin la correspondance chromatique entre le clair-obscur ocre de Gordon Willis chez Coppola et de Hoyte van Hoytema chez Nolan.
Bé mol : je me garderai bien de faire la leçon à Sir Nolan mais, sur le plan purement artisanal, il y a plusieurs moments où l'action apparaît illisible, le barouf sonore (poussé à son paroxysme par des consignes de projection directes de la Universal) semblant être là pour masquer certains défauts visuels issus du tournage.
Ça se justifie, dans l’intention : l'oralité même du texte adapté appelle à une mise en scène plus libre, plus aqueuse.
Mais plusieurs fois, je me suis imaginé ce que d’autres auraient produit du même geste : d’une part Villeneuve, qui aurait soigné davantage l’image, sans rien soustraite de la propension mythologique. D’autre part, devant le dépouillement des décors et la verve oratoire, ce que Straub & Huillet aurait orchestré de plus solide.
Sur ce sujet des flous et de la la sclérose de certains plans mobiles, j’ai ouïe-dire sur le Tube que ce déséquilibre de la forme proviendrait de la lourdeur de manipulation de la caméra Imax 70mm (avec laquelle l’intégralité du film a été tourné, rendant les scènes en mer techniquement plus prodigieuses encore).
Bon ! Nolan, en pleine possession de ses moyens pratiques et symboliques, en nous menant de Charybde en Scylla, affirme sans conteste sa légitimité à la tête de la Directors Guild d’Hollywood avec, là, en 2026 : L’Odyssée de l’Époque.