C'est peut-être le film le plus simple de Christopher Nolan, et c'est aussi l'un de ses plus beaux, un film ouvert, ample et beau, qui ressemblerait presque à un Ridley Scott réussi (je sais ça parait compliqué, mais il y parvient). On se fout complètement de savoir si l'oeuvre originale est trahie ou non, d'ailleurs la plupart des gens qui s'en offusquent ne l'ont sans doute pas lu, ou pas depuis le lycée, et leur réaction n'est souvent qu'une pose, ce qui compte c'est que l'esprit de la chanson homérienne soit là, et c'est le cas : le film est épique, le héros héroïque, le geste est ample et généreux, certes très américain, mais comment peut-on faire autrement quand le plus grand cinéaste hollywoodien s'empare d'un texte dont la projection est si hollywoodienne, comment s'attendre à autre chose ? Toutes les grandes étapes de L'Odyssée sont bien au rendez-vous, du Cyclope à Circée, du chant des Sirènes à Calypso, même si les scènes avec cette dernière, jouée par Charlize Theron, ressemblent plus à une pub Dior sur la plage aux couleurs contrastées, qu'à une scène mythologique. Qu'importe au final, l'ensemble se tient, se tient bien et offre des morceaux de bravoure incroyables, le Cyclope, la sortie du cheval de Troie, la visite à Tirésias au royaume d'Hadès ou l'épisode moins connu des Lestrygons, assez terrifiant. Mais le plus important dans tout ça, c'est que le film ressemble vraiment à un beau film de Nolan, il a réussi à en faire un projet incroyablement personnel. Par son image, noire, ocre, dense, par le ton général de l'ensemble, sa mise en scène en scène, spectaculaire, certes mais qui n'en fait jamais trop non plus (sauf au niveau du son, qui atteint une spatialisation et une force rarement entendues auparavant), mais qui sait aussi se faire plus sobre, mesurée lorsque c'est nécessaire, et surtout dans sa construction narrative. Le déroulé du film n'est en effet jamais linéaire. Il commence chez Pénélope qui attend patiemment le retour de son mari en repoussant avec difficulté une horde de prétendants, puis bascule sur Ulysse mais qui est alors chez Calypso et qui tarde à rentrer, drogué et inconscient du temps qu'il passe là-bas, puis revient au début des aventures d'Ulysse, mais son fils, Télémaque décide de partir à sa recherche, et lui aussi devient un vecteur narratif, car lorsqu'il arrive chez Mélénas, ce dernier lui raconte la guerre de Troie et quelques exploits de son père, occasionnant de nouveaux flashes back et un nouvel axe narratif. Le film se construit à partir de ça, le présent du récit étant celui de Pénélope et tout le reste raconté en différents flashes back qui se croisent en permanence, formant des tresses de récit toujours incroyablement fluides et sans le moindre confusion. Mais surtout, et pour finir, le film est très personnel car il brasse des thématiques qui sont chères à son cinéaste. C'est simple, je vois finalement L'Odyssée, comme un remake d'Interstellar, ça me semble assez évident. Il y est question d'un homme qui part aux confins de son espace, au-delà même de l'espace connu, pour vivre sa vie d'homme, son destin, sa carrière, et qui cherche ensuite désespérément à rentrer chez lui pour pouvoir voir son fils grandir, ce qu'il ne verra pas car dans les endroits - sur les planètes - où il est retenu, le temps s'écoule différemment (on parle de passer 10 ans sur une plage avant d'attaquer, puis Calypso altère le temps en droguant Ulysse à coup de fleurs de lotus). Et puis il finira par rentrer, mais son fils est déjà devenu adulte, il part déjà vers sa destinée, il va devenir roi. Ulysse est certes rentré, mais il n'a pas vu son fils grandir, il a échoué dans son rôle de père.