C'était inévitable. Dès qu'un nouveau Nolan pointe le bout de son nez, la machine médiatique s'emballe et les fidèles préparent déjà le tapis rouge. Mais aujourd'hui, il va falloir ranger le fan-club et parler sérieusement de L'Odyssée.
Parce qu'à chaque fois que Saint Christopher sort un nouveau rouleau compresseur de trois heures calibré pour les salles IMAX 70mm, l'industrie du cinéma et sa cohorte de thuriféraires s'agenouillent en chœur. On nous vend la réconciliation ultime entre le blockbuster d'auteur et le mythe fondateur de la civilisation occidentale. Et, évidemment, la réaction identitaire de droite n'a pas tardé à sortir ses épouvantails habituels, glapissant au « wokisme » parce qu'on a osé distribuer deux têtes d'affiche racisées dans un péplum méditerranéen. Spoiler : il n'y a absolument rien de « woke » dans cette affaire. C'est du pur cinéma bourgeois, impérial, hyper-capitaliste et profondément conservateur.
Il faut être honnête : au premier visionnage, on a tous envie d'y croire. Quand on a grandi avec ces récits, la simple évocation d'Ulysse, de Circé, du Cyclope ou du Cheval de Troie fait vibrer la fibre mythologique. Le film offre un corps d'images monumental, un désir de « grand récit » qu'on pensait perdu. Mais dès qu'on sort du charme hypnotique de l'écran géant et qu'on se repasse le film une deuxième fois, l'illusion s'effondre. Le grand récit est en miettes, découpé comme une bande-annonce géante de trois heures.
La Forme : L'académisme d'ingénieur et le mensonge du "100% réel"
Sur le strict plan plastique, Nolan reste un concepteur visuel hors pair. La séquence de l'Hadès est probablement ce que le film produit de plus saisissant : Ulysse contemplant l'immense armée de fantômes et de camarades sacrifiés, réalisant l'infinie dette morale qui le lie à eux. C'est lourd, c'est tragique, c'est plastiquement somptueux.
Mais cette maestria n'est qu'une coquille vide, doublée d'une posture industrielle profondément hypocrite. Toute la communication du film repose sur le sacro-saint « tout est filmé en vrai, sans effets numériques » — un pur narratif marketing qui invisibilise le travail colossal des artistes VFX, alors même que l'écran déborde de retouches CGI et d'incrustations.
Sur la mise en scène elle-même, Nolan panique dès qu'il s'agit de filmer la simplicité ou de laisser une scène respirer :
La tyrannie du montage : Le voyage d'Ulysse devient un hachoir temporel frénétique. Les épreuves mythologiques ne sont plus des étapes initiatiques, poétiques ou philosophiques : elles sont réduites à des « boss de fin de niveau » qu'Ulysse doit traverser au pas de charge pour satisfaire le cahier des charges du blockbuster moderne.
Le syndrome Wikipédia : Le film souffre d'un didactisme étouffant. Toutes les dix minutes, le scénario s'arrête pour vérifier que le spectateur suit bien le cours de rattrapage (« Ça va, tu suis ? Ménélas, tu te rappelles ? »). On ne fait pas vivre un mythe : on récite des fiches de révision de Terminale.
Le Fond : La morale du GI américain et le mépris de la ruse
La véritable faillite du film n'est pas seulement esthétique, elle est idéologique. Nolan applique sur la Grèce antique une grille de lecture profondément réactionnaire et américaine.
L'Ulysse d'Homère était un personnage complexe, mû par la mètis — la ruse, l'intelligence tactique, l'art du verbe et de la survie. C'était l'arme des opprimés, des peuples maritimes en infériorité numérique, la noblesse du combattant qui oppose l'esprit à la force brute. Qu'en fait Nolan ? Un vétéran américain d'Irak ou d'Afghanistan, brisé par le TSPT (trouble de stress post-traumatique), incapable de réintégrer son foyer et de redevenir le bon père de famille qu'il était.
Pire : le film traite le Cheval de Troie comme un « péché originel », une tricherie immorale. On applique sur la poésie antique la morale bourgeoise du fair-play militaire occidental. On refuse la ruse pour lui préférer la culpabilité chrétienne et la justification du traumatisme de l'impérialisme moderne.
Quant au sous-texte sur le désir d'Ulysse : l'idée qu'Ulysse utilise le "destin" comme un prétexte pour ne pas rentrer chez lui et fuir la domesticité familiale était fascinante. Mais le film la rabat immédiatement sur une morale de fin de métrage hollywoodienne, réconciliant à la va-vite le devoir conjugal, la camaraderie des tranchées et le goût du large.
Bilan : La victoire de la logistique sur le poème
L'Odyssée de Christopher Nolan n'est pas un désastre absolu, c'est un objet industriel imposant qui mérite tout juste la moyenne pour sa puissance plastique et la nostalgie qu'il convoque. Mais c'est avant tout le triomphe de la technique d'ingénieur sur la poésie de l'esprit.
En voulant tout rationaliser, tout expliquer, tout surcomplexifier par la temporalité et tout soumettre à la morale de la culpabilité américaine, Nolan a fabriqué un monument de béton armé : c'est lourd, c'est coûteux, c'est impressionnant de loin, mais c'est totalement dénué d'âme.
En résumé :
Une coquille vide d'une grande beauté formelle (la scène de l'Hadès sauve les meubles), broyée par un didactisme Wikipédia, une esthétique de bande-annonce et une réécriture américaine du mythe qui transforme la ruse antique en drame de GI traumatisé. Un 5/10 de prestige industriel.