On n’attendait pas Nolan sur un récit mythologique, encore moins à la tête d’une adaptation de L’Odyssée d’Homère, nimbée de créatures fantastiques et d’aventures surréalistes. Pour un réalisateur qui a su défier l’espace-temps et apposer ses twists d’hyperréalisme et de déconstruction chronologique à l’ensemble de ses scénarios et la variété de genres abordés, il s’agit peut-être là de son plus grand défi de mise en scène.
Ainsi, l’objectif n’est nullement de nous servir un péplum, ni de réitérer la succession de rencontres bestiales de ces écrits millénaires. Il opte pour un point de vue d’homme, dans une histoire empreinte de croyances divines qui s’articule autour de l’ambiguïté morale, et de l’obsession d’un homme voulant sauver son peuple en cherchant à rentrer chez lui. L’épopée qu’entreprend Ulysse devient un allégorie de son stress post-traumatique suite à la prise de Troie. Le scénario traite cette acceptation émotionnelle de ses actes de guerre par une mise en abyme des légendes transmises puisque les chants louent un héroïsme alors que l’homme en question y traîne un fardeau. Nolan déconstruit le mythe et pose un regard sur l’envers de ces récits épiques, en se concentrant sur la nature humaine et cette commodité à s’en remettre ou maudire les Dieux selon les intérêts servis.
L’Odyssée est le long-métrage le moins ressemblant à la filmographie du réalisateur. S’il garde son gimmick (très atténué ici) de temporalités différentes, avec les péripéties d’Ulysse, l’expédition de Télémaque, l’attaque de Troie, et les manigances à Ithaque mises en parallèles, l’ensemble s’appréhende facilement. Pour autant, cette œuvre apparaît comme une de ses moins accessibles tant le traitement visuel et sonore y est brut, viscéral. À maintes reprises, j’ai eu la sensation d’y voir une approche authentique à la Eggers, avec cette lumière expressionniste, des personnages sans grand artifice et une photographie plutôt sombre et confidentielle du fait d’un éclairage naturel. L’image est artisanale, prégnante de ses imperfections, et ne suinte que davantage le fatalisme de ce voyage retour maudit. Les rencontres horrifiques et l’atmosphère lourde font également penser à The Green Knight, notamment la séquence avec le cyclope ou bien Circé. Le design sonore est d’ailleurs adéquatement anxiogène et, parfois, à la limite du supportable dans ses dissonances et saturations. Nolan place le spectateur aux côtés d’Ulysse, et lui fait subir les mêmes épreuves éreintantes, l’assiégeant par la brutalité de son image et des bruitages qui l’accompagnent.
Ce placement à hauteur d’homme est flagrant dans le traitement des scènes plus spectaculaires, dénuées de fantastique émerveillant pour se concentrer sur les tourments de l’âme humaine. Pour ce faire, le casting est finement dirigé. Si les regards se portent sur Matt Damon, qui livre une bonne prestation mais ne monopolise pas tant l’écran (pas mal de voix off), ce sont surtout Holland et Pattinson qui restent en mémoire. Hathaway porte superbement la résilience de Pénélope, et les maigres scènes de Bernthal et Page fonctionnent aussi. La diction de certains dialogues, comme ce prologue de vingt minutes, rappelle volontairement des échanges plus académiques. La dramaturgie est bien ancrée dans le scénario, et profite à accentuer la grandeur des scènes sans la rendre tape-à-l’oeil (les Enfers, le périple en mer,...). L’immersion écrasante du format Imax y joue également, tout en limitant la mise en place de plans séquences qui auraient pu élever certaines séquences. Il y a ici une gestion du rythme et du climax qui font écho à Villeneuve, quand bien même on reconnaît le gimmick de précipitation en apothéose de Nolan, transcendé par la musique de Göransson. Pour sa troisième collaboration, le compositeur expérimente davantage, notamment dans les sonorités matérielles abruptes et atypiques qui façonnent l’identité du métrage, tout en y glissant des thèmes majestueux qui emportent le montage.
On peut ne pas être sensible à cette vision de Nolan des frasques d’Ulysse, mais on ne peut réfuter les qualités de son œuvre. La conception de L’Odyssée est un pur travail d’architecte et d’amoureux du cinéma. La captation naturelle impressionne dans sa façon de porter le réalisme tout en évoquant le gigantisme des légendes. Si l’épopée est d’abord physique, accablée par les forces de la Nature, elle tient également de l’avalanche de conséquences imputables à la nature humaine et du parcours en vue de leur acceptation. Nolan se devait de se délester de son style chirurgical pour cette production singulière sans sa filmographie ; il propose alors un vrai grand film d’auteur, à l’esthétique audacieuse, et n’en conserve pas moins sa mise en scène homérique.