Le titre reprend l'expression par laquelle Ulysse se désigne lui-même dans le
film, et illustre à mon sens la volonté de Nolan d'ancrer son Odyssée dans les
conflits contemporains. Même si l'esthétique ne s'y rattache pas, on retrouve
plusieurs thèmes forts du cinéma d'aujourd'hui, rapprochés avec beaucoup de
finesse du récit homérique : la marginalisation, voire la clochardisation de
certains vétérans, les addictions, le stress post-traumatique, les fantômes
des compagnons disparus... L'ivresse de la violence dont il faut sortir, ou
encore les disparitions de guerre, plus fréquentes à notre époque — j'ai pensé
à deux films de Bertrand Tavernier, Capitaine Conan et La Vie et rien
d'autre. La souffrance morale aussi, face à ce qui rappelle un crime de
guerre, et son impossible rédemption. Cette lecture a d'ailleurs des lettres
de noblesse : le psychiatre américain Jonathan Shay, soignant des vétérans du
Vietnam, lisait déjà Ulysse comme la figure du combattant qui ne parvient pas
à rentrer de la guerre (Achilles in Vietnam, 1994 ; Odysseus in America,
2002).
Tout cela forme des atouts solides, qui élèvent cette Odyssée très au-dessus
du Troie de Wolfgang Petersen (2004), film de guerre antique vaguement
commercial. La réalisation cherche une certaine épure : peu d'effets spéciaux,
beaucoup de plans panoramiques très réussis, un minimalisme assumé dans les
paysages. Le trio féminin Zendaya / Charlize Theron / Anne Hathaway est
vraiment puissant, instillant émotion et intensité dramatique dans l'ambiance
assez virile de l'ensemble. Coup de cœur personnel pour la scène de la
séparation avec Calypso : très brève, mais quasiment un court métrage dans le
film, tour de force de Charlize Theron au sein d'un long flux
cinématographique.
Bien sûr, il y a des réserves. Ces blockbusters interminables sont un peu des
buffets servis pour plaire à tout le monde (je me suis servi, comme vous le
constatez !). Mais c'est long, long, long tout de même, et ma tête résonne
encore des effets sonores omniprésents et assourdissants. Ludwig Göransson
n'est pas un mauvais compositeur, mais il ne fait pas dans la finesse, loin de
là !
Bref, à voir sans doute... Regard singulier de Nolan, qui questionne ce texte
antique devenu classique. Un helléniste rappelait qu'on ne sait pas bien de
quoi il s'agit au juste : récit protohistorique, autofiction d'Ulysse lui-
même, défense des valeurs du monde grec ? Les versions édulcorées pour les
collégiens ne doivent pas masquer la violence des mœurs de l'époque. L'Odyssée
se termine par un véritable féminicide où Ulysse fait mettre à mort douze
servantes du palais. À chacun d'en juger !