Présenté comme une adaptation du texte d'Homère par Nolan, le film semble plutôt avoir pour ambition d'imposer la mécanique nolanienne à un récit mythologique pourtant loin de se conformer, en apparence, au style froid et rationnel du réalisateur.
Car quoi qu'on en dise, Nolan est un auteur, même s'il convient d'y ajouter une nuance : ce n'est jamais qu'en tant que producteur veillant à la rentabilité de ses films que Nolan se fait aussi artiste.
Tel est le paradoxe du cinéaste le plus important d'Hollywood : Nolan ne pense son cinéma que du point de vue de son client, à savoir le spectateur. On ne s'y trompe pas : dans toutes ses interviews, le réalisateur prononce très souvent le terme d'« audience », soit « spectateur » en français. Chez Nolan, les intentions du réalisateur et du producteur ne se distinguent jamais.
Toutes ses approches peuvent à la fois être vues comme une vision d'artiste, mais aussi comme un argument commercial visant à maximiser ses entrées au box-office.
En bon boutiquier, Nolan pense que le client est roi. Mais le vrai artiste, lui, n'est-il pas celui qui impose sa vision, peu importe la manière dont elle sera reçue par l'audience ?
L'Odyssée de Nolan n'échappe donc pas à cette règle. Film typiquement nolanien, le réalisateur s'est doté d'un montage asphyxiant et d'une structure narrative fermée et systémique. Dans quel but ? Ni plus ni moins que d'exercer une emprise totale sur le spectateur. C'est ici que le réalisateur peut se montrer passionnant, car Nolan ne se met au service du spectateur que dans le but, in fine, de le dominer.
Ce n'est pas un hasard si Le Prestige (la magie) et Inception (le rêve) font partie de ces films. Le magicien subjugue son spectateur tout comme le rêveur est sous l'emprise de son rêve. L'ambition de Nolan a toujours été de concilier ces deux aspects : subjuguer le spectateur pour le mettre sous son emprise durant toute la durée du film.
Mais c'est là que le style nolanien perd de sa pertinence : s'il fait de L'Odyssée un film efficace et sans temps mort, il empêche par la même occasion le récit de respirer et de donner un vrai poids aux enjeux et aux personnages, évacuant par la même occasion toute forme d'onirisme propre à ce mythe.
L'Ulysse de Matt Damon est plat et fait pâle figure face à celui d'Homère, bien moins obsédé par des considérations morales.
C'est là aussi que le film est assez faible : en adaptant le texte à la civilisation occidentale moderne, il l'édulcore et lui enlève tout ce qu'il peut y avoir de fascinant à nos yeux. Si le poème d'Homère reste encore un réel plaisir de lecture après 3 000 ans, c'est parce qu'il possède une vitalité dont le film de Nolan est dénué, bien trop occupé à sonder les remords et la culpabilité de son personnage.
Surtout que le film se dote, à la fin, d'une réflexion cyclique (on revient encore une fois à la dimension cyclique de son cinéma) sur les civilisations, complètement niaise et stérile.
Pourtant, il y a quelques points intéressants dans le film, notamment la manière dont Nolan fait résonner cette culpabilité toute chrétienne avec la notion de Destin chez les Grecs. Il s'agit moins ici de se racheter que d'accepter son destin et de lâcher prise. La scène où Ulysse se laisse emporter sur son radeau après avoir quitté Calypso est ici symbolique et possède une double connotation : celle de se laisser emporter par les Dieux, mais aussi celle de renaître et d'être absous de ses péchés. Quand Ulysse finit par tomber dans l'océan, balayé par les vagues, il y a là une forme de baptême.
Il n'est pas anodin, d'ailleurs, que lorsqu'Ulysse avoue ses remords à Pénélope au sujet de la prise de Troie, ceux-ci soient séparés par une cloison faisant étrangement penser à un confessionnal. Par ailleurs Pénélope est le personnage féminin le plus réussi de la filmographie de Nolan (pas difficile, en même temps), ne tombant jamais dans le féminisme militant tout en saisissant la complexité de sa situation.
Il est flagrant de voir à quel point Nolan adore se répéter, filmer une scène sous différents points de vue, penser ses films comme des boucles narratives et temporelles. Tout cela n'a d'autre but que de faire de son cinéma un système complexe et cloisonné destiné à happer le spectateur. Mais il y a plus : cette approche cinématographique nous renseigne aussi sur la psyché de Nolan et il n'est pas incongru d'y voir un lien entre cette structure fermée et sa méthode de réalisateur qui consiste à travailler en famille (sa femme produit ses films et ses enfants travaillent aussi sur le tournage) et avec une même équipe (Nolan reprend très souvent les mêmes acteurs) et à ne rien divulguer de ces films avant sa sortie. Il est d'ailleurs intéressant de voir que ses autres films travaillaient déjà la notion de retour au foyer (inception, interstellar, dunkirk, batman...), l'Odyssée n'étant alors que l'aboutissement logique d'un thème récurrent chez Nolan.
Quelle conclusion peut on tirer ? Que le cinéma de Nolan, loin d'être woke et de gauche, est fondamentalement de droite car il n'est pas une ouverture sur le monde mais un repli sur soi, visant à emporter avec lui, le spectateur.