On comprend, dès les premières images de ce film, qu'on ne retrouvera durant ces quelques 2h50 pas grand chose, ni du récit d'Homère, ni de la complexité de ses personnages, ni de son style caractéristique, ni de son extraordinaire poésie !
Christopher Nolan n'a fait, au fond, que de s'inspirer de cette grande épopée grecque du VIIIème siècle avant JC comme d'un tremplin, pour en faire un blockbuster hollywoodien sans richesse, sans profondeur, sans épaisseur, et plus grave encore sans aucune saveur scénaristique et dramatique.
On est là face à du très grand spectacle à l'américaine façon Hollywood, avec tout ce que ça implique d'amplitude visuelle, de boucan à faire trembler les murs et d'effets numériques, dont il faut reconnaître au demeurant qu'ils sont utilisés avec une certaine parcimonie. On aurait pu s'attendre à bien pire... Ouf !
Il vaut mieux donc se faire une raison en s'installant dans son siège de cinéma, on est bien là pour assister à un blockbuster hollywoodien et pas à une adaptation, aussi libre soit-elle, du magnifique poème d'Homère.
Pour ma part, j'ai eu la naïveté de croire en la seconde option... et j'ai bien vite déchanté !
Mais, bon, admettons, prenons le parti de l'inspiration très libre (c'est le moins qu'on puisse dire !) du texte d'Homère pour développer une grande fresque hollywoodienne racontant l'histoire de cet Ulysse qui tant lutta contre les éléments pour rentrer chez lui après le saccage de la ville de Troie.
Admettons qu'Hélène ("aux bras blancs") était noire alors qu'Homère n'en a jamais fait la moindre mention (il faudra aussi passer outre sur le rapport des Grecs de ce temps avec tout ce qui n'était pas Grec, donc jugée barbare), admettons qu'Athena "aux yeux pers" ou "à l'oeil étincelle" eut été d'une telle fadeur alors qu'elle est vraiment la déesse rayonnante et puissante qui habite l'Odyssée de bout en bout !, admettons qu'Ulysse tantôt l'industrieux, tantôt l'ingénieux, ce personnage complexe et subtil, eut davantage ressemblé à un Big Jim lisse et insipide qu'à un grand prince et soldat achéen, admettons que Télémaque soit ce jeune garçon craintif malmené par les prétendants alors qu'il est prince et fils du roi Ulysse, admettons cette histoire complètement inventée de "Peuple de la mer" qui n'existe pas dans l'Odyssée, pas plus que n'existe cette histoire d'arc que seul Ulysse parvient à tendre... Admettons, admettons...
Le pire c'est qu'après avoir passé outre sur tant d'aspects essentiels de l'oeuvre d'Homère et de ses personnages, de son rapport au temps et à la géographie, de son style formulaire qui est la quintessence de L'Odyssée, c'est qu'après avoir fait tant de concessions à l'oeuvre devant ce film, on n'ait même pas la satisfaction de se délecter d'un grand spectacle, d'une réalisation brillante, d'un scenario d'une certaine densité, d'une dramaturgie épique...
On n'aura finalement rien de tout cela ! Il ne nous restera plus que ce énorme machin bodybuldé, hyper esthétisé, très superficiel, hyper bruyant, hystérisé par un montage épileptique, sans la moindre tension dramatique, sans la moindre saveur narrative, et plus grave encore avec des personnages d'une transparence absolue ! Si le texte d'Homère avait ressemblé à ça, pour sûr Qu'Ulysse aurait péri dans un naufrage de pauvreté sans avoir jamais revu sa montagneuse Ithaque !
Que reste-il en fin de compte de tout ce bruit et de toute cette fureur visuels et sonores ? Le sentiment d'avoir traversé un maelstrom de faux semblants, un tourbillon de lieux communs, une tempête de gesticulations.
Et on comprend là que L'Odyssée d'Homère n'était au fond qu'un prétexte, un support, une base historique et légendaire sublime pour venir rajouter sur la pile des blockbusters hyper rentables un produit marketing de plus, un bon placement pour occuper les écrans Imax du monde entier durant l'été.
Et là, soudain, lorsque se termine enfin ce film épuisant, j'ai cette terrifiante angoisse que, porté par le succès financier de son gros machin, ne vienne à Christopher Nolan l'idée saugrenue d'adapter L'Iliade et la Colère d'Achille le Péléide en Imax 70mm ou le récit initiatique d'Enée le Troyen, chef d'oeuvre de Virgile en 70mm ! L'angoisse !
En attendant, replongeons nous plutôt dans les vers magnifiques de cette sublime Odyssée d'Homère afin de se ressouvenir que les aventures d'Ulysse c'était quand même bien autre chose que ce récit tristement plat, tout ce du bruit et cette fureur, des effets superficiels et des images façon grand large ! Un texte riche, profond, subtil, passionnant de bout en bout, porté par un rythme et une prosodie exceptionnelles et un sens du récit vraiment incroyable ! "Ô Muse, conte moi [une fois encore] l'aventure de l'Inventif" (Trad. Philippe Jaccottet).