Pour moi, qui ne vais plus si souvent au cinéma et regarde peu de blockbusters, c'est L'Odyssée qui marque ce jalon : le premier film d'après les IA génératives. En effet, quelque temps après la séance, je n'ai pu m'empêcher de me demander : et si on avait demandé à ChatGPT d'écrire un scénario d'après l'épopée d'Homère, l'algorithme aurait-il fait moins bien ? si on avait transposé ce scénario en images à l'aide d'une IA générative, est-ce que le résultat aurait été très différent ? Hormis peut-être le visage du cyclope, et la révélation qu'Athéna apparaît sous la forme de sa prêtresse massacrée par l'armée je n'ai rien vu qui me surprenne, tout est au contraire très clairement inscrit dans des codes esthétiques très à la mode. J'ai vu une interview qui expliquait que la costumière avait choisi de montrer le bronze des armures oxydé et patiné plutôt que brillant comme on le fait d'habitude, et cette anecdote me reste en tête, parce que j'ai l'impression que, dans une industrie qui s'est tellement standardisée et continue à le faire, c'est ce qu'il reste de plus audacieux comme décision artistique à prendre du côté des équipes créatives...


Dans une autre interview, l'aveu de faiblesse de Nolan, qui n'a pas réussi à faire fonctionner la scène (cruciale à plusieurs niveaux de l'histoire originale, et peut-être la plus connue) avec le cyclope dans laquelle Ulysse se présente comme "Personne", ce qui fait que Polyphème échoue à alerter les autres cyclopes car il se plaint que son œil "a été crevé par Personne", me frappe : comment est-ce que cet épisode peut constituer un obstacle insurmontable, quand on a les moyens de construire une réplique de Troie et d'y coordonner de multiples scènes de combat simultanées ? Est-ce que c'était si difficile dans un film où on se permet de répéter des dizaines de fois "la loi de Zeus" dont la sonorité, en version originale, est quand même à la limite du ridicule – "zusuzlo" – ?


Alors oui, il y a, forcément, quelques "choix" artistiques et politiques. J'ai cru comprendre qu'avait été longuement commenté le fait qu'Ulysse est présenté comme un vétéran traumatisé plutôt qu'un glorieux héros de la guerre ; mais il faut à mon sens un peu plus de radicalité pour prétendre avoir un discours pacifiste, par exemple consacrer moins de temps aux scènes de combat – il doit bien y avoir une heure entière de baston sur les trois que fait le film, et je pense en particulier au massacre des prétendants, triomphe final du périple d'Ulysse, retranscrit longuement et avec force détails complaisamment violents. Sur cela, on n'a pas dévié d'une lettre du texte d'origine : Ulysse est le héros parce qu'il a les plus gros bras (il est le seul à pouvoir bander son arc) et sa victoire consiste à, seul, donner la mort à tous les prétendants de Pénélope. De même, le parallèle entre l'hospitalité de "la loi de Zeus" civilisée et un appel à moins de haine envers les migrant·es pourra être fait par les spectateurices qui y tiennent absolument, pendant que celleux qui veulent appeler à davantage de haine ne manqueront pas de remarquer la menace des "men from the sea" barbares : difficile il me semble de parler ici de "parti-pris"...


J'ai aussi lu quelques détails sur le tournage, une entreprise complètement démesurée, avec des voyages dans de nombreux pays, des caméras sur mesure hors de prix, la construction de palais entiers, des milliers d'accessoires construits, etc. La fierté que tire la production de ce qui est bien sûr un accomplissement logistique époustouflant, mais aussi une calamité d'un point de vue écologique, me rappelle celle des conducteurs de 4x4, trop contents d'avoir une grosse voiture pour montrer qu'ils ont beaucoup de sous et de virilité. Il y a comme une ironie grinçante à lire ces récits pile au moment où le bassin méditerranéen est balayé par les canicules et les incendies ; et je trouve inquiétant que cette démesure ne semble jamais critiquée, même sous forme d'une nuance modérée, dans les principaux médias...


Je finis par une petite note sur le prétendu "wokisme" du film, simplement pour dire que ce sujet ne mérite pas qu'on s'y attarde. L'Odyssée est bien évidemment un film globalement réac, avec un vernis progressiste sous forme de quelques tokens – une actrice noire et un acteur trans –, qui n'a même pas fait l'effort de passer le test de Bechdel ou de lire le récent best-seller Circé de Madeline Miller. De toute façon, les gens qui traitent les films ou séries de "wok(ism)e" sont des extrémistes qui s'insurgent au moindre prétexte, et ne tolèrent rien qui ne soit pas gravement réactionnaire ; ils s'arrangent pour créer un "débat" qui n'a pas lieu d'exister et ne méritent pas qu'on perde notre temps en leur en accordant. Je ne l'avais pas encore mis noir sur blanc ici, voilà qui est fait, et je m'épargnerai donc à l'avenir de commenter les niaiseries de ce genre :')


Au final, je n'ai pas passé un mauvais moment pendant ces trois heures de cinéma, c'était un divertissement correct, assez oubliable malgré la richesse du matériau source ; mais selon mon barème de notation habituel (1, 5 ou 10) je mets 1 étoile car je crois sincèrement que, dans le contexte d'effondrement climatique où nous sommes, L'Odyssée est l'exemple par excellence du genre de film dont nous n'avons pas besoin et que nous devrions vraiment nous passer de faire.

Rometach
1
Écrit par

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le 2 août 2026

Critique lue 15 fois

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