« Le Beau seul justifie l’homme », disait le poète Albert Samain. Hors de lui, tout n’est que mécanique et poussière. Or, ce que Christopher Nolan nous régurgite n’est point l’Odyssée : c’est son autopsie clinique et glacée.
Ulysse y marche comme un spectre sous antidépresseur, le regard éteint, la voix sans timbre. Plus de ruse chantante, plus de désir qui fait vibrer les nerfs ; seulement une utilité grise qui avance. Le cheval de Troie, élégant et racé, n’est plus l’invention d’un esprit libre : c’est la première machine de guerre, un drone sans âme et pourtant habité par ses combattants. L’arc lui-même, cet arc d’ivoire et de tension divine, n’est plus l’instrument d’un héros ; il devient le dernier outil d’une technique qui se suffit. Bien sûr, Ulysse est le meilleur connaisseur de la technologie de son arc.
Les compagnons d'Ulysse ? Évincés. Leur sang, leur rire, leur fidélité de frères d’armes n’intéressent plus le récit. Ils servent le récit, ils établissent la légende, mais que devient le cœur d'Ulysse ? Même lorsqu'il est sous l'emprise de Calypso, le héro semble robotisé et usé. Il reste 7 ans en cure de détox avec Calypso, le temps de sa renaissance...
Dans cette redécouverte utile de l'Odyssée, seuls comptent le canevas de Pénélope — patient, géométrique, presque industriel — et la trajectoire exacte de la flèche. La famille, l’amitié, le désir de vivre : tout cela est contesté, relégué au rang d’obstacles sentimentaux. On peut, paraît-il, construire une histoire d’Ulysse où l’homme n’est plus qu’un support pour la technologie. Nulle grâce. Nulle élégance. Nulle beauté qui s’attarde sur une joue ou sur une vague. Seulement l’efficacité, le progrès, la réussite mesurable. Le mythe a été vidé de son parfum. Ce qui restait de divin s’est enfui. Zeus est cité sans arrêt mais seule reste la folie des hommes. Ce film raconte une monde fonctionnel, utile, gris et terriblement triste. Ce film désenchante. C'est probablement son but.
Trois heures interminables à mâcher ce mastic grisâtre et indigeste. Certes, c'est « bien filmé » — le fétichisme technique de 2026 l'exige. Mais à quoi bon la maestria de l'image quand le cœur est en arrêt de travail ? L'Olympe a été rasé pour y bâtir un data center. Le Beau a disparu, seule reste l'utilité.