Une adaptation de l’Odyssée par Christopher Nolan : une annonce qui m’a d’abord surprise. Le réalisateur britannique ferait-il un pas de côté dans sa filmographie, s’attaquant à un genre nouveau ? Et lequel exactement ? Car les œuvres d’Homère, sans cesse réinterprétées depuis le VIIIe siècle, se prêtent à tant d’approches que cela peut donner le vertige. Si on pouvait deviner qu’il n’irait pas flirter avec le péplum un peu nanard de Troie, on pouvait s’inquiéter (et c’était mon cas), de voir cet artiste à la réalisation si clinique, parfois si froide, mettre son talent au service d’une œuvre mythologique. Au final, ce film est à la fois ce que j’espérais et ce que je redoutais. Si typiquement « nolanien » qu’il ne convaincra ni ne fera changer d’avis personne. Si vous admirez son cinéma, vous admirerez sans doute ce film. L’inverse est aussi vrai. Pour ma part, j’ai toujours eu une relation contrariée avec les films de Nolan. J’en ai apprécié beaucoup, mais je n’en ai adoré aucun. A chaque fois, il m’a manqué quelque chose. Et c’est donc assez logiquement que je suis ressortie mitigée de cette Odyssée. Je ne peux l’expliquer qu’en en dévoilant largement le contenu.
Le héros que nous méritons
Pendant tout le début du film, j’ai vraiment peiné à comprendre les raisons de l’engouement pour cette version des aventures d’Ulysse. Celui-ci, incarné par Matt Damon, me semblait amoindri, vidé de ce qui le rend héroïque dans le récit d’Homère : son usage de la Métis, l’intelligence rusée. Certes, il se sort de situations dangereuses, mais de façon ni très maline, ni très spectaculaire. Les monstres rencontrés me paraissaient tristes et vides, à l’image d’un cyclope étrangement désincarné, loin du panache du dialogue entre le monstre et « Personne » du récit homérique. La déesse Athéna également, m’apparaissait bien fade, toute en apparition vaporeuses et regards attristés. Certes, les plans étaient jolis. Certes, les quelques scènes à Ithaque apportaient un peu de tension dramatique. Mais j’avais l’impression que le fond du sujet n’était tout simplement pas traité. Quelle vision du héros ce film nous proposait-il ? Pas celle vraiment celle de l’individu extraordinaire, mais plutôt celle de l’individu sujet de légende. Ulysse était un héros parce qu’il était raconté comme cela, lors des banquets. On retrouvait là une des obsessions de Nolan, sur le temps qui passe, ses méandre, ses interprétations déformées. J’ai reconnu la patte de l’artiste, mais cela ne m’a pas spécialement emballée.
Les yeux d’Athéna
Si j’emploie le passé, c’est que cette première impression du film a été brutalement remise en question à partir de la rencontre avec Circé. La scène de la transformation des soldats en porcs, dérangeante, graphique, m’a enfin fait ressentir quelque chose. C’était le premier jalon pour mener le spectateur, petit à petit, vers la véritable intention du film, révélée lors de la bouleversante confession d’Ulysse à Pénélope. Si Ulysse a tant erré, c’est qu’il ne voulait pas rentrer. Car Ulysse n’est pas le héros, il est le monstre. Toute la force du film est dans ce basculement. La jeune fille qui apparait à Ulysse en songe, dans sa simple robe blanche, n’est pas Athéna, mais sa très humaine prêtresse, brutalement assassinée lors du sac de Troie. Les « yeux d’Athéna », ne sont pas ceux de la ruse, mais un mélange de souffrance, de culpabilité et de compassion. Le regard qu’Ulysse porte sur lui-même. Celui qu’il doit dépasser pour trouver la force de se pardonner, et rentrer enfin chez lui.
Le renversement est total. Dans la version homérique, Ulysse imagine le cheval de Troie avec l’aide d’Athéna. Sa ruse permet de remporter la guerre et assure sa gloire. Dans la version de Nolan, tout est inversé. La création du cheval devient un acte profondément sacrilège dont Athéna est la victime. Son temple est incendié, sa statue décapitée, sa prêtresse égorgée. Les héros de l’Iliade et de l’Odyssée deviennent les monstres de Nolan. Pour cela, le réalisateur emploie habilement une hypothèse historique récente : l’écroulement de plusieurs civilisations méditerranéenne au XIIe siècle, attribué à de mystérieux « peuples de la mer », serait le fait des Grecs. Par cette évocation historique, il cherche à montrer comment la guerre ensauvage, décivilise. Dès lors, on peut mieux comprendre ses choix de réalisation. Le fantastique n’est finalement qu’un outil au profit de la dénonciation des ravages de la guerre.
Le crépuscule des Dieux
L’inversion que je viens de décrire est selon moi la meilleure idée de Nolan. Elle est aussi la pire. Car en retirant tout le merveilleux de ce récit, il le vide de sa substance. Inception retirait l’onirique aux rêves. L’Odyssée retire le mythologique au mythe.
Pendant tout le film, les dieux sont évoqués. Télémaque croit voir les yeux d’Athéna dans chaque regard, et un dieu déguisé dans chaque mendiant. Les marins d’Ulysse blâment la malédiction de Poséidon. La loi de Zeus est constamment invoquée. Mais Zeus n’est nulle part, Poséidon n’est nulle part, Athéna n’est nulle part, Appolon n’est nulle part. Les dieux ne sont pas là. Le ciel est vide. Cela pourrait être intéressant, en poussant la logique jusqu’au bout, en enlevant tout le fantastique. Ce n’est pas le choix de Nolan. Il y a bien du fantastique, mais raté, à mon sens. Ces scènes, qui ne sont pas portées par la cohérence du mythe originel (la vengeance de Poséidon), se succèdent sans véritable enjeu narratif. Elles semblent trop souvent être un prétexte, un passage obligé pour coller à l’histoire. Les monstres apparaissent, tuent quelques hommes, et disparaissent. Comme on n’a pas le temps de développer une empathie pour les compagnons d’Ulysse, leur mort semble anecdotique. Sur la forme, je n’ai pas non plus été convaincue : la musique trop forte et la désaturation ne suffisent pas à créer une scène épique. Le film reste étonnamment vide d'émotion, de souffle et d'ampleur. Le pire exemple de ce retrait du mythologique, à mon sens, est le traitement de Calypso. A trop vouloir la rendre humaine, « réaliste », on croirait voir un remake de publicité pour Dior. On ne voit que Charlize Theron, tout en botox et robe-filet de mannequin. Un problème causé aussi, sans doute, par le choix d’un casting xxl, bourré à craquer de stars, utilisés de façon plus ou moins convaincante. C’est pour cela aussi que la scène avec Circé est à mon sens si réussie : ne connaissant pas l’actrice, je n’ai vu que le personnage.
Pour trouver de l’émotion, ce n’est donc pas du côté des scènes fantastiques qu’il fallait se tourner, mais vers les autres : les deux scènes de flashback à Troie (l’intérieur du cheval et le sac de la ville) et celles d’Ithaque. Anne Hattaway campe une Pénélope convaincante, tout comme John Leguizamo dans le rôle du vieux serviteur aveugle. Même Robert Pattinson s’en sort bien comme antagoniste. Mais les enjeux sont désespérément humains. On parle de stress post-traumatique, de culpabilité, de trahison et de devoirs familiaux, comme on pourrait traiter du difficile retour d’un soldat américain du Vietnam (ou de Normandie pour coller à l’acteur principal). Dans les ultimes scènes, après un combat pas franchement convaincant et un peu contradictoire avec le propos du film, on assiste à la rédemption d’Ulysse. Un happy end presque moderne, où le héros revenu de la guerre voit son traumatisme soigné par l'amour de sa famille et de sa patrie. Une conclusion cohérente avec le projet de Nolan, mais qui l’éloigne encore plus de l’esprit de la mythologie grecque. Le héros grec n’est pas le gentil de l’histoire, qui doit s’amender s’il faute. On se souvient de lui pour l'excès de ses actes, dans le bien comme dans le mal.
Au final, je sors de ce film renforcée dans mes convictions sur le cinéma de Nolan. Un cinéma qui traite à merveille de sciences, de faits historiques, de crimes, mais qui peine à traiter du bizarre, du charnel, de l’onirique et du monstrueux. Inception retirait l’onirique aux rêves. L’Odyssée retire le mythologique au mythe.