J’étais à la fois sceptique et curieux de voir une relecture (et une narration) nolanienne avec en plus des partis pris très « terre à terre » pour adapter une œuvre aussi fantaisiste que l’Odyssée. De façon plus générale, faire une grosse production hollywoodienne d’un tel monument culturel, en étant autant attendu au tournant de tous les côtés, c’était aussi audacieux que potentiellement casse-gueule. Et je dois dire que je suis agréablement surpris. Il s’agit de loin d’un des deux ou trois films de Christopher Nolan que je préfère.
Bien sûr, au même titre que, par exemple, Akira Kurosawa dans Les Salauds dorment en paix et Vishal Bhardwaj dans Haider, réinterprètent Hamlet pour parler des réalités de leurs époques respectives, pour le premier du patronat japonais, pour le second d’un grand conflit régional, le regard de Christopher Nolan sur l’Odyssée est pétri de questionnements sur son époque. Et en l’occurrence, les questionnements portés par cette réinterprétation me parlent beaucoup.
Foutu cheval ! [attention, sans trop rentrer dans les détails de la fin, je divulgâche quand même pas mal le film]
La centralité qu’il donne à l’épisode du Cheval de Troie, à sa symbolique qui nourrit le film et à ses conséquences pour le monde qu’il filme, en multipliant les points de vue sur cet évènement au fur et à mesure que le film avance, est, pour moi, la plus grande réussite de ce film. Cet évènement sert de base aux questionnements de Christopher Nolan sur la fin de l’âge de bronze qui ont, pour lui, une certaine résonance avec notre époque. Ainsi, de ces scènes découlent le traitement de la loi de Zeus, comme une belle idée de tradition d’hospitalité en déclin, instrumentalisée et pervertie par les puissants pour imposer leur domination. Elle conditionne l’Odyssée d’Ulysse à un traitement crépusculaire, qui met largement de côté le merveilleux, pour préférer la dimension horrifique (dans une certaine mesure, limitée par une interdiction seulement aux moins de 12 ans), comme si Christopher Nolan mettait en scène un « châtiment du ciel » - ou, si on considère que le film possède une dimension chrétienne dans laquelle le Cheval de Troie serait « le péché originel », un « chemin de croix » - nécessaire pour qu’Ulysse et ses hommes voient ce qu’ils ont fait et ce qu’eux, ainsi que le reste de leur monde, sont devenus.
A ce titre, les Enfers avec ses âmes en peines, les Lestrygons réduits à une brutalité implacable et une Circé qui, à l’aide d’une mise en scène empruntant au body-horror, reprend (bien qu'un peu timidement) certaines lectures du personnage selon lesquelles sa magie ne fait que révéler la vraie nature des hommes, toutes ces rencontres impactantes d’un équipage qui paye son hubris par cette dérive funeste, apparaissent comme un miroir traumatique, ou pourrait-on même dire, comme le retour de la monnaie de la pièce du comportement des Grecs à Troie.
« […] Too cruel ? Did I choose them what they are ?
Or change them for themselves by poisonous charms ?
But any draught, pure water, natural wine,
out of my cup, revealed them to themselves
and to each others. Change ? There was no change ;
only disguise gone from them unawares :
and had there been one right true man of them
he would have drunk the draught as I had drunk,
and stood unchanged and looked me in the eyes,
abashing me before him. […] »
[extrait du poème « Circé » d'Augusta Webster (1837-1894) issu de son recueil Portraits publié en 1870]
Et avec des partis pris de la sorte et le style de Christopher Nolan, adopter, lors de la traversée du territoire des sirènes, le point de vue de ceux qui voient mais restent sourds aux chants des sirènes qui plongent Ulysse dans le désespoir et un membre de l’équipage, trop curieux, dans les bras de ces dernières pour y mourir, était la plus belle chose à faire, et fonctionne très bien.
Petit bémol tout de même, Charybde et, dans une moindre mesure, Scylla manquent d’impact par rapport aux autres éléments de l’Odyssée tels qu’ils sont portés à l’écran par Christopher Nolan.
Mais surtout, passé le premier mort iconique, plus le massacre final avance plus il semble brouillon et bâclé, comme s’il apparaissait moins important pour Christopher Nolan que le vrai climax du film : les ultimes lectures et la conclusion apportés à l’épisode du Cheval de Troie, achevant la transformation du mythe grandiloquent propagé par les Aèdes dans les premières scènes du film - « la ruse d’un homme » – qui, au fil du récit, devient progressivement une tragédie dont on ne pourra éventuellement se relever que dans la douleur, les sacrifices et l’errance. Toutefois, la narration fait également ressentir la frustration, la fatigue et la mort qui permettent de comprendre pourquoi les Grecs ont agi ainsi, comme quand ils se condamnent sur l’île d’Apollon.
« Ont-ils tenu parole ?
Oui. Durant une longue période. »
Enfin, j’apprécie tout particulièrement le traitement de Calypso qui structure la narration. Point le plus étonnant pour moi, parce que la narration de Christopher Nolan me parait souvent très artificielle. Mais dans l’Odyssée, elle me touche avec un Ulysse qui, avec le poids de sa conscience pour tous ceux qu’il n’a pas pu sauver, mais aussi de la culpabilité pour les actes brutaux qu’il a permis, est tenté par l’oubli tout en cherchant à se souvenir, tout comme il hésite entre s’abandonner chez Calypso et rentrer à Ithaque, entre le plaisir des fleurs de lotus en laissant la légende prospérer ou le devoir d’affronter la tempête de la réalité. Dans tous les cas, Ulysse ne peut plus vivre le cœur en paix, car les conséquences de ses actes ne disparaîtront pas. En fait, mon principal regret concernant ce film, même s’il fait déjà quasiment trois heures, est que Christopher Nolan ne prenne pas davantage son temps sur ces scènes, tant elles sont clés pour le récit, la caractérisation d’Ulysse et le propos du film.
[Quant au titre de mon texte, « 此心安處是吾鄉 » dans sa version originale, il s'agit d'une traduction de la conclusion d'un poème du grand poète de la dynastie Song, Su Shi (蘇軾) (1037-1101), utilisée par un intervieweur en Chine pour caractériser le cheminement d’Ulysse dans ce film et qui est commentée par Christopher Nolan (à partir de 4 minutes 28).]