Homère au scénario du nouveau Christopher Nolan, il y avait de quoi s'enthousiasmer. Il faut dire qu'après le gloubi-goulba dégueulasse de Tenet et Oppenheimer, proprement irregardables, il y avait de quoi s'inquiéter sur la suite de la carrière de Nolan, tant sa propension à ficeler consciemment des vortex scénaristiques imbitables confinait au ridicule.
Sans m'épancher sur la façon dont je perçois la carrière de Nolan, j'aurais tendance à la trouver globalement sur-estimée, la faute en grande partie à ses scénarios alambiqués, qui seraient, sans mauvais jeu de mots, à la fois sa force (Memento, Interstellar, donc, et dans une moindre mesure Inception) et son tendon d'Achille (Tenet et Oppenheimer). A tel point que j'en ai fini par douter de la qualité de Memento, que j'avais adoré à sa sortie, et dont je repousse sans cesse le revisionnage de peur d'être déçu. Et puis il y a ce que j'appellerais le ventre mou de sa carrière (les trois Batman, Le Prestige, Insomnia dont je n'ai aucun souvenir, Dunkerque), qui m'en touche une sans faire bouger l'autre. L'Odyssée appartiendrait plutôt à cette deuxième catégorie, bien qu'un peu au-dessus pour être sincère. Plus précisément, L'Odyssée se rapprocherait plutôt, en termes de sentiment partagé, à ses Batman. A savoir que, oui, pas mal ok, mais dommage pour toi, Burton est passé par là avant.
En ce sens, reprendre le poème d'Homère avait peut-être tout de la fausse bonne idée : soit, cela permet de cadrer les excès pseudo-cérébraux sur la temporalité de Nolan avec un récit déjà écrit, des étapes précises à respecter. Mais à reprendre un récit aussi célèbre (que je n'ai pas lu depuis plus de trente ans, soyons honnête), Nolan risquait deux choses : d'une part le manque évident de surprises (et pour cause, il n'y a évidemment zéro suspense pour peu que l'on connaisse déjà à minima l'histoire), d'autre part d'échouer à reproduire sur grand écran ce fameux souffle épique qui colle aux grandes épopées. Et très clairement, au bout d'un heure le souffle en question est un peu court. Pour le dire autrement, le projet n'était-il pas trop grand, même pour la folie des grandeurs de Nolan ?
C'est assez cruel parce qu'après tout, les ingrédients sont là. On sait gré à Nolan d'avoir tenu à tourner en décors naturels, clairement l'un des attraits de L'Odyssée. Ironie de l'affaire : les meilleures scènes du film sont celles faisant appel à des effets spéciaux très impressionnants (le cyclope, Circée, Charybde et Scylla), mais passons. On lui sait gré, aussi, d'avoir un casting aux petits oignons, parfaitement adapté aux rôles masculins. Sur les rôles féminins c'est plus discutable : nos oreilles chastes préfèrent sans doute ne pas savoir, sur les 250 000 000 $, combien ont coûté les 4min24 de Zendaya, et les 5min36 de Charlize Theron, dont les personnages sont d'une faiblesse insigne. Ce qui touche ici à une vraie problématique du modèle économique à Hollywood, on y reviendra plus tard.
Cette absence de souffle, on ne peut décemment pas l'imputer à la mise en scène de Nolan (même si une fois de plus - et ça ne concerne pas que Nolan - on ne peut que déplorer le peu de lisibilité des combats). C'est donc par son scénario que L'Odyssée pêche, malgré un récit calé sur celui d'Homère. Premier frein, la répétition des aventures : on accoste sur une plage, on se fait défoncer, on repart. Cette mécanique presque robotique a de quoi surprendre venant de la part d'un maniaque de la complexité qui aime à perdre ses spectateurs dans les méandres de son cerveau de créateur fasciné par la temporalité. Pas de rise & fall ici, pas réellement de climax non plus dans la mesure où le film trouve son palier assez tôt, dans la rencontre avec le cyclope. Deuxième frein, ces péripéties en mer, tout comme l'univers proche de ce qu'on appelle désormais l'heroic fantasy, malgré leurs qualités, nous rappellent immanquablement d'autres oeuvres plus glorieuses (c'est le syndrome Batman de Nolan), .
Pour ce qui est des aventures se passant sur un bateau, le parallèle avec le sublime Master and Commander n'est pas à l'avantage de Nolan, tant Peter Weir, il y a plus de vingt ans, parvenait à nous surprendre avec une épopée conjuguant le spectaculaire et le drame humain dans un geste tenant à la fois du classicisme et du lyrisme. Et puis, vous l'avez peut-être noté, les premières minutes de L'Odyssée, le banquet, évoquent bien entendu Games of Thrones. La série n'est, on le sait, pas dénuée de défauts. Mais elle a su, à travers un scénario original, nous émerveiller devant un univers jusque là inconnu, où l'intime résonne avec l'immensité des enjeux, comme y était parvenu John Milius il y a plus de quarante ans avec le magistral Conan Le Barbare. Avec un budget dont l'on pourrait dire qu'il était quatre fois inférieur à celui de L'Odyssée, Milius réussissait à l'époque ce pari fou : démocratiser au cinéma un genre littéraire (l'héroic fantasy donc) et faire naître à l'écran ce qui allait devenir l'une des plus grandes stars des deux décennies suivantes, Arnold Schwarzenegger. Evidemment, en comparaison, L'Odyssée de Nolan tient plus de la grosse machine correctement ficelée que du chef d'oeuvre que l'on cherche à nous vendre.