Le cinéma est comme un puits sans fond, non seulement dans la découverte de nouveaux films, mais aussi dans celle de cinéastes plus ou moins reconnus. Et l'histoire d'Alexandre Trannoy est incroyable en soi ; car il s'agit d'un réalisateur qui n'a jamais réussi à terminer, ou du moins présenter un seul film, alors qu'il en avait quatre à son actif !
Avril Tembouret (et Vladimir Rodionov) a mis quinze ans à tourner ce projet qui fut au départ une promesse effectuée à Jean Rochefort, qu'il avait rencontré sur un tournage et dont il retrouva un jour une boite avec des photos de lui tout jeune en compagnie de Trannoy, qu'il considérait comme son meilleur ami. L'acteur va aider les réalisateurs en racontant ce qu'il sait de cet illustre inconnu, et il espère en voir le documentaire terminé, ce qui ne sera malheureusement pas le cas, Rochefort étant décédé en 2017. La très longue gestation de L’œuvre invisible va ainsi nous permettre de revoir Anouk Aimée, Jacques Perrin ou bien Jean-Claude Carrière, qui a des anecdotes très drôles sur le bonhomme, ainsi que Edouard Baer (qui avait le projet de le jouer au théatre), ainsi que Claude Lelouch, qui l'aurait aidé au montage de son premier film, La ronde de l'aube.
Qu'il va tourner pour des clopinettes en volant des bouts de pellicules sur le plateau de La Strada (où on le voit en tant que figurant en arrière-plan durant quelques instants), et sur le chemin de Cannes, il va avoir un accident de voiture où le négatif va soit tomber à l'eau, brûler dans l'épave ou alors les seules images restantes seront trop abimées pour être exploitées. Tout le reste de sa carrière va être soit une suite de malchances ou de mégalomanie, entre dépassement de budget qui vont arrêter un tournage en Guyane avec Lino Ventura, Anouk Aimée, Jean Rochefort et Charles Denner,un autre film en 1963 avec son idole Marlene Dietrich dont il va brûler les rushes après un seul jouer de tournage, ce qui va faire péter les plombs au producteur que Tembouret est allé interviewer à Los Angeles, et pour finir un film sur Napoléon (dont il reste une seule photo d'essayage de costume avec Jean Rochefort) qu'il voulait tourner en tant que Stanley Kubrick à partir du scénario que le réalisateur américain projetait de tourner, et dans la forêt de Fontainebleau !
Le documentaire est construit comme une enquête de la part de Tembouret, qui fait par ailleurs la narration, avec très peu de matière, quasiment aucune archive, excepté une interview audio fournie par Michel Boujut, et quelques photos ainsi qu'une archive de quelques secondes où on le voit aux vendanges, ce qui est une des seules images où on le voit nettement, avec quelques portraits et souvenirs conservés par Jean Rochefort. D'ailleurs, ce dernier est omniprésent, aussi bien en entretien que par la promesse que lui a faite Tembouret, à savoir qu'il veut que l'acteur soit le premier à voir ce documentaire. Ce qui ne sera malheureusement pas le cas, mais il lui est dédié.
La durée de tournage est également évoquée, par le biais des mails qu'envoient les producteurs, qui sont agacés du côté échec, donc négatif, qui en ressort, ainsi que de l'avancée très lente dans les investigations, au point qu'il y a aura d'autres personnes en cours de route afin de mener le film à bien.
C'est clairement un documentaire passionnant sur un homme invisible, décédé en 1980 dans un accident d'avion alors qu'il faisait des repérages pour un nouveau film, qui a réussi à survivre soit en tournant des bandes-annonces ou par les avances des producteurs à chacun de ses projets, dont la vie privée est inconnue, et qui restera au fond un grand mystère.
On peut presque prendre ce film comme un documenteur dans le sens où il est très difficile, voire impossible désormais car la plupart de ceux qui l'auraient connu sont désormais décédés, comme si c'était un fantasme de cinéma, ce qu'évoque très bien Edouard Baer.