Pour aborder Seconds (horriblement titré Opération Diabolique par chez nous) il nous faut avant tout parler de son réalisateur, John Frankenheimer, cinéaste majeur des 60s-70s.
Né dans les années 30 il fait partie de la génération des Lumet, Arthur Penn, Altman, etc. qui feront leurs débuts à la télévision, sur des épisodes de séries alors tournés et diffusés en direct. Tout comme eux, il débutera au cinéma à la fin des années 50 avant de confirmer définitivement dans les années 60. Cette période est extrêmement importante dans l'histoire du cinéma américain, nous sommes alors à un moment de déclin de l'âge d'or du classicisme hollywoodien et les studios essaient de se réinventer en vain, face aux nouvelles vagues européennes.
Frankenheimer va alors surnager dans ce paysage cinématographique malade, réalisant parmi les meilleurs films de ce milieu de décennie, comme : "Le Prisonnier d'Alcatraz (1962)" ; "Le Train (1964)", mais aussi et surtout ce qui nous intéresse aujourd'hui, la trilogie dite "de la paranoïa" composée de "The Manchurian Candidate (1962)" ; "Sept Jours en Mai (1964)" et enfin "Seconds (1966)". Le premier préfigure de manière stupéfiante l'assassinat de JFK avec quelques mois d'avance tandis que le deuxième est une efficace politique-fiction écrite par Rod Serling, le créateur de "The Twilight Zone". Deux films connaissant un succès public et critique, entérinant le statut de wonderboy d'Hollywood de Frankenheimer. C'est alors qu'arrive Seconds et que tout va basculer pour lui et la suite de sa carrière car il ne connaîtra alors plus jamais le même succès qu'autrefois.
Échec cuisant à sa sortie, le film ne réunit pas les foules et se paye les foudres d'une partie de la critique. Et en effet, comment leurs en vouloir face à une oeuvre aussi désarçonnante encore aujourd'hui. C'est bien simple, le film s'avère invendable pour le grand public. Toujours à la limite de l'expérimental et aux frontières de nombreux genres, sorte de mix entre The Twilight Zone et "Le Procès" d'Orson Welles pour ses prises de vues et sa vision Kafkaïenne du monde, Seconds place son spectateur dans un malaise constant.
Pour résumer brièvement le film, nous suivons Arthur Hamilton, américain, la cinquantaine, plutôt aisé (le monsieur travaillant dans le système bancaire) mais dont la vie familiale bat de l'aile à cause d'une existence terriblement morne. C'est alors qu'il est contacté par un ami qu'il croyait mort et qui le dirigera vers une mystérieuse société (préfigurant la Parallax Corporation de Pakula en 1974) dont le job est de donner une nouvelle identité à ses clients. D'abord réticent, il finira par céder et changera de vie. Mais le film étant d'une incroyable noirceur, une seconde chance est impossible et il l'apprendra à ses dépens.
Bertrand Tavernier disait de Frankenheimer qu'il avait le génie des introductions explosives et le sens de l'image qui cherche à stupéfier. Cela se vérifie dès son générique (réalisé par Saul Bass), à base de distorsions, ainsi que son ouverture qui ne met pas 4 secondes avant de nous plonger dans une ambiance des plus inquiétantes. Ainsi, avec ses angles de vue tout en plongées et contre plongées, ses focales déformantes, ses mouvements de caméra portée, et sans oublier son image très stylisée dans un noir et blanc expressionniste, Frankenheimer construit son film comme une agression visuelle suffocante.
Critique de l'american way of life et de l'aliénation que le système produit chez les individus, Arthur ressent ce vide existentiel et regrette de n'avoir rien choisis par lui-même durant sa vie, d'avoir toujours répondu aux attentes de la société et non à ses aspirations personnelles. De ce fait, l'organisation aurait pu paraître comme une échappatoire inespérée pour lui, l'occasion de reprendre à zéro et de faire ses propres choix. Ceci s'avèrera n'être qu'une illusion, la deuxième vie qu'on lui propose étant préconçu et fabriqué de toutes pièces, il doit de nouveau jouer un rôle et ne peut donc s'épanouir dans cette artificialité qu'il cherchait à fuir. Et là où le film est très malin, c'est qu'il ne propose pas d'alternative viable, il faut voir comment sont montrés les mouvements contre culturel de l'époque pour se rendre compte que quelque chose cloche en leur sein, comme une face sombre qui ne demande qu'à exploser. Encore une fois, Frankenheimer s'avère très clairvoyant et en avance sur tout le monde, quand on pense aujourd'hui à la Manson Family notamment.
Il n'y a donc pas d'issue possible pour Arthur, la seule solution pour les inadaptés est le purgatoire et la fin du film est l'une des plus pessimistes de toute l'histoire du cinéma américain.
Film précurseur d'oeuvres comme "Parallax View" de Pakula ou bien encore de "Lost Highway" de David Lynch, John Frankenheimer a quasiment inventé à lui tout seul le cinéma paranoïaque des années 70 à venir, trouvant les réponses de sa révolution formelle non pas dans les nouvelles vagues européennes, mais dans le cinéma américain lui-même, piochant ainsi chez Welles et dans l'expressionnisme. Il ne croyait d'ailleurs pas en la politique des auteurs, si chère au cinéma Français. Un film était pour lui une oeuvre collective et la somme des inspirations de plusieurs personnes et non d'un seul et unique créateur démiurge.
Cinéaste un peu oublié du grand public aujourd'hui, sa filmographie n'est pas trop mal édité chez nous. Nous pouvons ainsi trouver en Blu Ray des films comme Le temps du châtiment (1961) ; Le Prisonnier d'Alcatraz (1962) ; The Manchurian Candidate (1962) ; Le Train (1964) ; I Walk the Line (1970) ; Les Cavaliers (1971) ; "French Connection II (1975) ; Black Sunday (1977) et depuis récemment, le fameux Seconds (1966), chez Sidonis Calysta.