La belle époque nous raconte comment Victor (Daniel Auteuil) veut revire sa rencontre avec sa future femme vià une société qui propose une sorte de voyage dans le temps à base d'acteurs et de décors ultra-réaliste.
Premièrement, les films/séries qui jouent sur la nostalgie sans en proposer une réflexion ne m'intéressent pas. Au contraire je trouve cette nostalgie factice et souvent paresseuse. En revanche les œuvres qui en font un propos travaillé, intéressant et personnel, à notre époque je trouve ça pertinent et quand c'est bien fait ça nous permet justement de prendre du recul sur notre présent. La belle époque se situe en plein dedans.
Ici, le détail est maître. Il ne s'agit pas de dire si un instant était bien ou non juste qu'il ait existé, à un moment, c'est tout ce qui compte. Pour Victor il s'agit d'autant plus de revenir à un moment où il comprenait simplement ce qui se passait, ce qui l'entourait autant la politique que de simples objets. La première scène montre bien sa désaccoutumance dans le quotidien. Un simple repas familial, lui et sa femme sont assis à l'opposé, le montage est sec, violent, à la limite du lisible. On lui parle comme à un papy de 90 ans et évidemment il ne comprend absolument rien de quoi on lui parle. Bref, grâce à l'efficacité de la scène on comprend que ce n'est pas un épisode mais bien le quotidien. Il fallait bien ça pour qu'on comprenne sa motivation avant d'aller dans un univers complètement fait de faux.
En parlant de faux, des décors studios avec les éclairages et trucages nécessaires, les acteurs et figurants, comment rendre tout ça crédible voire réel fait partie des défis du film. Et il dépasse largement cette problématique en commençant par le travail sur les personnages. Les deux duos principaux sont rattachés à un passé qui les perturbe consciemment pour Victor et Antoine (Guillaume Canet) ou inconsciemment pour Margot (Doria Tiller) et Marianne (Fanny Ardant qui en plus ne fait que citer Freud alors qu'elle est celle qui est le plus dans le déni).
Ces couples existent par rapport au vide au milieu de leur vie, vide qui ne sera jamais montré à l'écran car suffisamment exprimé pour qu'il semble concret.
Je parle du vide entre la rencontre entre Victor et Marianne et le moment où se passe le film. Et pour le jeune couple, le moment où Margot à quittée Antoine. Ils focalisent tous leur vie sur ce simple moment de vide, qu'il soit court (2 semaines pour les jeunes) ou 25 ans (pour les ''vieux'').
Ce quatuor avec ses problématiques communes mais un vécu différent permet au film de ne pas tomber dans la morale facile du « faut vivre le moment présent » mais montrer la complexité d'un couple de tenir face leurs propres évolutions et également de la société dans laquelle ils progressent.
On suit leurs péripéties pour aller mieux, les sentiments s'entremêlent jusqu'à ce que l'univers entier du film (décors et réalité) ne fasse qu'un et sonne tout le temps vrai. Ça se voit avec des jeux minutieux de réalisation où la caméra devient d'un coup consciente l'espace d'un instant et nous montre les lumières au plafond qui éclaire l'entrée d'un personnage, la voix d'Antoine toujours présente dans les oreillettes, les miroirs sans teintes qui invitent le personnage d'Antoine dans la fiction qu'il crée tandis que Margot casse l'oreillette pour ne plus suivre le script. Comme ce qu'il y a dans un film, l'important n'est pas que ça soit vrai ou faux, juste que tout concorde pour que ça sonne juste, que l’œuvre se créer d'elle-même.
Donc oui, cette question de la réalité se pose aussi pour le cinéma. Beaucoup d'entre nous qui ont vu le film ont pensé à La Nuit Américaine de Truffaut pour les procédés très studios mis à nu utiliser dans les deux films. Mais au final est ce que la comparaison ne s'arrêterait pas là ? Je pense qu'il serait intéressant en effet de comparer les deux dans leur façon de faire pour en décrire deux visions du septième art, justement parce qu'ils ont peu en commun. À voir.
Je vais prendre une autre approche. Je ne sais pas si Nicolas Bedos aime spécialement bien l'époque dont je vais parler, mais c'est justement, pour moi, ce qui va inscrire son film dans la continuité du cinéma français. La Belle Époque est quasiment un film du réalisme poétique à la sauce 2019. Hors ce mouvement date des années 30-40, donc plus de 70 années de cinéma sont passé par là. Je ne vais pas décrire le mouvement hors élément qui m'intéresse. Cependant, le travail de studio et la réflexion pour effectuer ce travail est quasi-similaire à l'approche des cinéastes Marcel Carné ou Julien Duvivier. Tout tourne majoritairement autour d'un seul lieu qu'on va découvrir ou plutôt apprendre à découvrir.
Par exemple on peut faire un parallèle avec La Belle équipe de Duvivier (sans spoilers). Déjà les titres se ressemblent et désignent tous les deux un restaurant-café. Dans les deux cas ce n'est pas un huis clos mais tout tourne autour de l'évolution de ce lieu. Dans La Belle Équipe les personnages construisent le décor, là où Victor de La belle époque va comprendre et remarquer au fur et à mesure la richesse du décor qui l'entoure au-delà de la petite histoire personnelle qu'il cherche à revivre. Et grâce à une mise en scène bien dosée qui nous fait ressentir la progression du point de vue de Victor, ce qui est faux devient vrai vu qu'il l'est aux yeux du personnage principal. Après, La belle équipe n'a pas pour but de donner du bonheur aux spectateurs (ceux qui ont vu comprennent) là où La Belle Époque est bien plus feel-good. Et on pourrait continuer la comparaison du travail de studio en se penchant sur le lieu central d'autre films comme la chambre dans Le Jour Se Lève de M.Carné qui lui aussi va donner un autre sens à chaque détail qui entoure son protagoniste le tout là aussi teinté d'un rapport douloureux au passé.
Ce qui est formidable dans ce travail de studio, c'est que le décor dans son entièreté est vivant, y compris le ''hors-champ'', chaque comédien qui se trompe, chaque projecteur, les musiques qui sortent de nulle part (elles sont intra diégétiques dans l'histoire dans le film, mais extra diégétiques pour le film La belle époque, vous suivez ?), ou encore les crises d'Antoine qui font parties d'un tout.
Nicolas Bedos lie tout ça a un cinéma plus moderne. Car même hors studio, c'est du faux. Antoine vit dans son décor, Marianne fait semblant de conduire sa Tesla pour rassurer Victor tandis qu'un de ses patients n'en est pas vraiment un (François, l'amant), beaucoup de faux-semblants sociaux aussi. Et il pousse tout ça plus loin en adoptant une façon de faire plus réaliste à certains moments (comprendre ''réaliste'' pour décors réels et lumière naturelle) et bien tout est faux quand même, donc vraie comme le reste, vous suivez toujours ?
Je parle au moment où ils font croire que Margot est mère.
Le tout en y ajoutant un montage et une mise en scène enrichit de 70 ans de cinéma. Se permettre dans l'introduction un montage aussi violent mais suffisamment précis est très moderne car tout simplement impossible à l'époque, il s'agit d'un apport du montage numérique, dans un film qui transpire la bobine à l'image. Ce genre d'idées étalées sur un film entier en font un fascisant objet de cinéma.
Je vais finir sur un dernier petit parallèle avec le réalisme poétique qui me touche beaucoup personnellement : la simplicité. C'est une notion touchante et qui manque souvent. Victor est perdu sous la surabondance de nouveauté du XXIème siècle, il aime la simplicité d'un dessin, d'un simple trait. Il observe, il se laisse emporter par le scénario ce qui est rafraîchissant. Car j'entends souvent qu'une bonne histoire de film c'est quand le protagoniste fait progresser le récit ce qui, dans ce style d'écriture (qui n'est pas moins intéressant qu'un autre pour autant) abandonne toute idée de hasard, de destin et met plus en avant les personnages que ce qui les entours. Cependant c'est un style qui sonne généralement moins naturel car l'écriture se fait plus sentir, mais dans le cas de La belle époque, vu que presque tout est faux, c'est cohérent.
Pour revenir à la simplicité on a des détails anodins qui pourtant ont du sens pour certains. La douceur des mains de Victor ou la couleur de cheveux de Margot//Marianne jeune par exemple. La simplicité d'une réplique, du langage en général. L'absurdité d'un tableau vraiment énorme que le personnage n'aime pas mais garde quand même dans son salon. L'énervement dû au ronflement de son partenaire. Tout ça bien dosé rend non seulement l'univers du film non seulement crédible mais agréable. On s'y sent investit car on comprend sa logique car basée sur un concept très simple avec ses subtilités dévoilées tout au long du métrage.
Au risque de tomber dans une morale ni très neuve ni très originale mais c'est ma critique, je fais ce que je veux, ce genre de film qui assume d'être fait à base de faux dans sa fabrication devient vraie à l'écran. Ce parti pris nous permet,spectateurs, de nous évader de notre réalité et de la rendre, peut-être, un peu plus belle.