Lucas,éducateur dans un jardin d'enfants,est accusé par une fillette d'agression sexuelle.Le réalisateur danois Thomas Vinterberg évoquait déjà la pédophilie en 98 dans "Festen",le film qui l'a révélé.Il faisait alors partie,dans le sillage de Lars von Trier,du Dogme,cette école du cinéma scandinave qui reprenait plus ou moins les principes de la Nouvelle Vague française des années 60 et qui a rapidement fait pschitt,ses tenants se dirigeant ensuite vers un cinéma beaucoup plus classique.De fait,"La chasse" ,que Vinterberg a écrit avec Tobias Lindholm,adopte un style se rapprochant plutôt du jansénisme nordique bergmanien,d'où une oeuvre longue,lente et sombre,un poil ennuyeuse parfois,sur fond de paysages lugubres qui donnent froid rien qu'à les contempler, heureusement soutenue par une intrigue forte assortie de réflexions passionnantes.Lucas est le prototype du brave gars ordinaire.Ex prof,il aime s'occuper des enfants.Il va à la chasse et fait la fête avec ses potes ,et sa vie serait parfaite s'il ne vivait pas un divorce difficile qui l'empêche de voir son fils adolescent autant qu'il le voudrait.Mais quand la petite Klara,fille de son meilleur ami Théo, le met en cause,tout s'effondre.C'est une gamine imaginative en manque d'affection qui voue à Lucas un attachement excessif qui se mêle à des images porno vues sur la tablette de son grand frère.Elle mélange tout ça et quand Lucas calme ses ardeurs,elle en conçoit du dépit et l'accuse de faits imaginaires.La machine infernale s'emballe alors rapidement.Les auteurs décortiquent alors avec une glaçante précision tous les rouages d'un système aveugle et implacable,en commençant par la sacralisation de la parole de l'enfant.La société présuppose qu'un enfant ne peut pas mentir,ce qui est en soi un mensonge,surtout avec la précocité des enfants d'aujourd'hui et leur exposition prématurée à toutes sortes d'informations qui ne sont pas de leur âge.Le signalement de la fillette entraîne donc automatiquement une procédure,dans laquelle l'enseignant va être consciencieusement broyé.Tous ces gens qui étaient ses collègues ou ses amis le regardent brusquement d'un autre oeil et lui tournent le dos.Sa directrice le suspend,plus personne ne veut le fréquenter,la police ne va pas tarder à lui tomber dessus,et la situation va encore dégénérer.Quoi qu'il dise ou fasse,Lucas est condamné d'avance et ne peut que s'enfoncer.Si les enfants ne peuvent mentir,c'est forcément qu'il est coupable,et tout le monde se détermine en fonction de cet axiome,quitte à évacuer toute objectivité.Le psychologue mandaté pour interroger Klara la croit avant même de lui avoir parlé et ses questions visent délibérément à pousser la petite,hésitante et pour cause,à réitérer ses déclarations.La directrice embraye illico en virant Lucas et en racontant l'histoire à tous les parents,les encourageant à interroger leurs propres enfants tout en leur fournissant clés en mains une liste de symptômes censés établir d'autres abus éventuels,des fois que Klara ne serait pas la seule victime du "prédateur".Des symptômes qui en réalité ne prouvent rien puisqu'il s'agit de trucs aussi banals et répandus que par exemple les cauchemars ou les mictions nocturnes,qui peuvent évidemment être dus à bien d'autres facteurs que des actes pédophiles.Du coup,ça ne loupe pas,les gosses,influencés par les adultes et orientés par leurs questions,racontent n'importe quoi et chargent leur éducateur,parce qu'il est facile aux "personnes ayant autorité" de faire dire à leur progéniture ce qu'ils veulent entendre.Lucas,sorte de citoyen modèle,se trouve donc en un temps record propulsé au statut de monstre,et il sera traité comme tel,jusqu'aux agressions physiques.D'autant que tout ce qu'il a pu dire ou faire par le passé est analysé a posteriori et retenu contre lui à la lumière des nouveaux évènements.D'abord,pourquoi exerce-t-il ce métier?Et pourquoi est-il si proche de la gamine?Car il coche toutes les cases du pédophile potentiel,éducateur ET proche de la famille,deux catégories à risques,beaucoup plus que celle des prêtres que l'on cite souvent en exemple.Et pourquoi sa femme est-elle partie?Et pourquoi est-elle réticente à lui confier leur fils?Le sujet du film est en réalité la fatalité.Au fond,Lucas n'a pas eu de bol,c'est tout.Il a suffi d'une phrase prononcée par une fillette peu équilibrée pour foutre sa vie en l'air.Car Vinterberg manipule le spectateur.Si on est révolté par le sort infligé à cet homme,c'est parce que nous avons des informations qu'ignorent les protagonistes du film.En effet,nous savons dès le départ qu'il est innocent,ce qui fait toute la différence.Mais les gens,eux,n'en savent rien,alors il est permis de se demander comment nous réagirions en pareil cas.Si votre enfant accusait son instituteur ou votre meilleur copain d'attouchements,que penseriez-vous et que feriez- vous?Car des affaires de ce type arrivent malheureusement bel et bien,et la parole de l'enfant,si elle n'est pas toujours fiable,exprime souvent la vérité.Il y a donc fort à parier que vous considéreriez cet ami ou cet enseignant de manière très différente,et que même dans le doute vous préfèreriez par précaution élémentaire vous éloigner de lui,ce qui est une réaction pas forcément juste mais parfaitement humaine.La nature humaine est d'ailleurs observée par les auteurs de façon pessimiste,rappelant en cela la vision déployée par von Trier,le pote de Vinterberg,dans son très bon "Dogville".Car si "La chasse" rappelle fortement des oeuvres anciennes comme "Les risques du métier" de Cayatte,ou "Scènes de chasse en Bavière" de Peter Fleischmann,on va ici plus loin en soulignant un aspect peu reluisant de la nature humaine,sa propension à la curée.On a l'impression qu'au-delà de la répulsion,compréhensible,que leur inspire la pédophilie,les personnages éprouvent un plaisir malsain à persécuter un homme en position de faiblesse,comme si les soupçons pesant sur lui justifiaient qu'il serve de défouloir à une communauté en apparence paisible mais en réalité contente de pouvoir exprimer une sauvagerie latente.La fin du film baigne dans l'amertume.Lucas,réhabilité,a réintégré la société.Tout le monde s'est pardonné.En apparence du moins,car on sent une gêne,un malaise diffus à être ensemble,des plaies pas vraiment refermées.La conclusion vient le confirmer et valide la citation "calomniez,il en restera toujours quelque chose".Les acteurs sont excellents,particulièrement Mads Mikkelsen,prix d'interprétation à Cannes pour ce rôle,qui porte le film,et Thomas Bo Larsen,qui était déjà dans "Festen".On voit aussi la jolie Alexandra Rapaport,qui était remarquable dans la série télé "Meurtres à Sandhamn",et les enfants,dans des rôles pas faciles,sont très bien.