Moins connu que ses contemporains Nosferatu le vampire ou Le Cabinet du docteur Caligari, La chatte des montagnes est pour moi l’un des films majeurs du cinéma muet du début des années 1920. La maîtrise narrative est parfaite, la forme légèrement expérimentale est bluffante, et la mise en scène millimétrée. Je ne pensais pas qu’une œuvre centenaire puisse à ce point me faire vibrer ! J'ai tout simplement adoré !

La chatte des montagnes occupe une place à part dans la filmographie de Lubitsch. Le réalisateur est surtout connu pour ses comédies de mœurs à l’ironie fine, pour ses montages subtils laissant de la place aux sous-entendus. Pour le dernier film de sa période allemande, Lubitsch s’essaye avec brio au grotesque, à une farce proche des clowneries burlesques du théâtre populaire de la Commedia dell’arte.

Le film raconte les déboires du lieutenant Alexis, un don juan invétéré qui, suite à son trop grand succès auprès des femmes, est muté (puni devrait-on dire) par ses supérieurs dans un petit fort militaire isolé du reste du monde, au milieu de montagnes enneigées. Sur la route, il est attaqué par une bande de brigands amassant les trésors dans leurs tentes reculées. La joyeuse bande de malfrat est dirigée par Rischka, la fille du chef, une forte tête qui n’a pas froid aux yeux et mène son petit monde à la baguette. Mais, tout en le détroussant, la tigresse – ou plutôt la chatte des montagnes – tombe sous le charme du lieutenant. Lorsque le pauvre Alexis arrive enfin au fort, n’ayant plus que ses sous-vêtements sur le dos, il est accueilli par le commandant du bastion, un homme bourru qui rêve de marier sa fille (une femme bourgeoise et maniérée aux antipodes de Rischka) au beau lieutenant.

Ce qui marque en premier lieu dans le film, c’est l’usage quasi systématique des caches : l’image est rarement rectangulaire mais emprunte des formes variées et parfois farfelues, des cercles, losanges, triangles, qui accompagnent adroitement le regard du spectateur vers les points cruciaux de l’image. Les décors sont également une particularité assez plaisante. Le fort notamment, tout en volutes, rappelle bien sûr l’expressionnisme allemand, et appuie sur l’aspect surréaliste du film. Contrairement au Cabinet du docteur Caligari, les décors sont ici mis au service du comique et de la farce, pour donner un côté très Cartoon ou BD.

La mise en scène est également très drôle. Elle n’est pas subtile pour un sou, mais plusieurs passages tirent le sourire. Que ce soit dans l’inversion des rôles entre Alexis et Rischka (notre Don Juan devenant la cible des avances amoureuses de la chatte des montagnes au point de ne plus savoir où se mettre), ou bien sûr dans des séquences comme le départ en fanfare de la ville, Alexis étant acclamé par une foule de femmes en délire et d’enfants qui lui disent « au revoir papa ».

Le film se veut également une satire du militarisme : les soldats sont montrés comme poltrons et ridicules, plus intéressés par l’image d’eux-mêmes que par leur objectif de mission. La campagne punitive qui fait suite à l’attaque des bandits – et qui tourne rapidement au fiasco – en est un parfait et savoureux exemple ! Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le public allemand n’était pas prêt pour cette satire grotesque de son armée. Les critiques furent virulentes, et le film fût un énorme échec au box-office. Cette incompréhension et désamour du public allemand a beaucoup affecté Lubitsch : c’est l’une des raisons majeures de son départ en Amérique l’année suivante (en 1922), où les spectateurs étaient plus ouverts à son style et son ironie.

Du statut de « mauvaise comédie provocatrice », le film a refait surface dans les années 60 et 70, redécouvert par des cinéphiles et historiens du cinéma. La chatte des montagnes fait aujourd’hui figure de film avant-gardiste, ayant inspiré des réalisateurs comme Terry Gilliam et les Monty Python (pour le goût de l’absurde) ou bien sûr Wes Anderson (dans la disposition des décors).

Tombé dans le domaine public depuis peu, le film est un petit bijou à découvrir d’urgence !

Créée

le 20 janv. 2026

Critique lue 29 fois

D. Styx

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