Jean Renoir, réalisateur emblématique du cinéma français, imprégné de l’héritage de son père, le peintre impressionniste Auguste Renoir, a su transposer une sensibilité unique à la nature dans son approche cinématographique. Loin d'être un adepte des avant-gardes, Renoir privilégie un cinéma profondément ancré dans la réalité sociale, avec une attention particulière aux relations de classes et aux interactions humaines. Dans La Chienne (1931), il mêle les techniques théâtrales et un réalisme cru, tout en scrutant les dynamiques de manipulation et de mensonge qui traversent ses personnages.
Le film, adaptation de la pièce La Chienne de Georges de la Fouchardière, s’ouvre de manière surprenante par un spectacle de marionnettes, qui introduit immédiatement le thème de la manipulation et du destin inéluctable des personnages. Les marionnettes, par leur mouvement mécanique, symbolisent le contrôle extérieur qui gouverne les vies des protagonistes, notamment Lulu, la prostituée manipulée par Dédé, son compagnon, et Maurice, le peintre naïf pris dans un tourbillon de tromperies. Dès lors, la théâtralité devient une constante dans le film, tant dans le jeu des acteurs que dans la mise en scène de scènes qui semblent délibérément sciemment artificielles pour mieux accentuer l’illusion de réalité. L'omniprésence du son direct, capté dans le moment, plutôt que post-synchronisé, contribue à l’authenticité de l'expérience cinématographique, offrant au spectateur l’impression d’une immersion totale dans les rues de Montmartre et dans les espoirs et trahisons des personnages.
L’esthétique de La Chienne repose sur la dualité des classes sociales. Maurice, l’artiste bourgeois, se trouve en opposition directe avec Dédé et Lulu, des personnages plus vulgaires et moins instruits. Cette opposition marque un contraste manifeste entre l’intellectuel et l’irrationnel, une division qui se trouve accentuée par la structure même du récit, où l’équilibre entre ces éléments antagonistes est soigneusement entretenu. La construction de l’intrigue et des personnages repose également sur l’idée du mensonge. Les personnages principaux – Dédé, Lulu, Maurice – sont pris dans un réseau de faux-semblants, de manipulations et de déceptions. L’ensemble des actes criminels et des faux témoignages qui en découlent soulignent la critique sociale sous-jacente : à travers le prisme de la vérité et du mensonge, Renoir questionne les rapports humains et les fausses apparences dans la société. Le meurtre de Lulu, à la fin, devient l’aboutissement tragique de cette série de mensonges, un acte qui est autant une conséquence de la manipulation de Lulu par Dédé que de la naïveté de Maurice.
La mise en scène de Renoir repose également sur une profonde maîtrise de la profondeur de champ, qui permet de donner de l’ampleur et de la liberté aux scènes, tout en permettant à d’autres actions de se dérouler en arrière-plan. Cette technique amplifie l’effet de réalisme, comme si l’on était un observateur discret du drame social se déroulant sous nos yeux. Parallèlement, le surcadrage, où les personnages évoluent dans des cadres définis par des éléments comme des fenêtres ou des portes, symbolise l’isolement de chacun dans son rôle social et l'enfermement dans ses propres mensonges.
Les scènes extérieures tournées dans les rues de Montmartre renforcent l’aspect réaliste du film, contribuant à l’authenticité de l’œuvre tout en soulignant le contraste entre l’urbanité de la ville et la misère humaine qu'elle cache. Le choix de filmer dans des décors réels donne au film une texture vivante et ancrée dans la réalité sociale du moment, offrant une véritable "peinture sociale", propre à Renoir, qui, au-delà du mélodrame, interroge les injustices et les rapports de pouvoir.
La Chienne s’inscrit dans un courant de réalisme poétique où la beauté du drame se mêle à une critique acerbe de la société. La mise en lumière des rapports de domination sociale et de la manipulation de ses individus à travers des personnages moralement complexes et ambigus fait de ce film une œuvre incontournable dans l’histoire du cinéma français. Jean Renoir y parvient à la fois à peindre une société déchue et à capturer l’intimité des personnages dans leur dénuement, offrant ainsi une réflexion poignante sur les illusions de la vie moderne.