Halfdan Ullmann Tøndel est le petit-fils d’Ingmar Bergman, ce qui, pour se lancer dans une carrière cinématographique, est autant un laisser-passer qu’un fardeau. Présenté en section Un Certain Regard, Armand (La Convocation en français) a obtenu la Caméra d’Or, récompense, toutes sections confondues, du meilleur premier film. Et il faut bien reconnaître que les débuts sont prometteurs.
Le récit commence à la manière du Dieu du carnage de Yasmina Reza, où des parents vont devoir régler le conflit de leurs enfants, le tout supervisé ici par une institutrice particulièrement mal à l’aise. L’ambivalence de l’ouverture donne le ton, propre à brouiller des pistes qui ne cesseront de se ramifier : la mise en place d’éléments de langage fondés sur les théories de la communication non violente multiplie les maladresses, la facticité et l’incapacité fondamentale à dire explicitement les tenants et les aboutissants de la situation. La gêne s’installe, les corps se crispent, la mécanique est d’emblée grippée. C’est là que commence véritablement un récit volontairement dilaté, huis clos sous une chaleur étouffantes, où la nature des liens entre les protagonistes va se révéler progressivement.
Sur le plan de l’écriture, quelques maladresses du premier film restent apparentes, notamment dans la dramaturgie justifiant qu’on modifie régulièrement les groupes, à la faveur de pauses assez improbables, ou dans cette logique de « twists » parfois un peu gratuite, visant à renouveler les enjeux du récit et le statut des personnages. Mais cette mécanique un peu laborieuse se dilue avec malice dans l’autre grand mouvement de fond visant à dissoudre toute possibilité de faire advenir des vérités stables, et surtout des échanges constructifs. Le récit est une longue noyade, qui épouse les points de vue et met les névroses au premier plan, quitte à délaisser la stabilité apparente du milieu scolaire. Les non-dits et les sous-entendus font place aux possibles mensonges, fantasmes et délires, à mesure que les parenthèses entre les échanges officiels se trouent de séquences du plus en plus poétiques et cauchemardesques, soutenues par la musique fascinante d’Ella van der Woude. Halfdan Ullmann Tøndel joue perversement avec la durée (notamment lors d’une séquence de fou-rire qui ferait pâlir le Joker), les espaces, voire les enjeux initiaux de la rencontre. Renate Reinsve, révélation de Julie en 12 chapitres, approfondit et complexifie l’impressionnant spectre de son jeu, que ce soit dans l’interaction avec les autres personnages ou des instants qui, à la faveur d’un cadrage oppressant, la séparent implacablement du reste du monde.
Vénéneux, sans véritable issue, le récit fascine parce qu’il fait de ses impasses la réelle destination. Et si certains éléments pourront permettre d’y voir plus clair, associé à un final cathartique où l’orage sonne l’apparente fin des tensions, le spectateur quitte les lieux avec la tenace impression de n’avoir pu quitter ces corridors absurdes, ces conversations opaques et ces personnages ravagés par leurs contradictions.
(7.5/10)